TRIPOLI: pile ou face?

Tripoli, ma ville

Visiteur d’un jour ou citoyen affirmé, on ne peut s’empêcher d’hésiter quant au regard à jeter à ma ville. Dois-je me sentir coupable envers ce lieu_ qui m’a vue naître et grandir _ de ne savoir dans quel cadre poser son image? Ai-je le droit de lui jeter, de temps en temps, ce regard d’étranger, de lui reprocher ses défauts ou l’accuser de ses crimes? C’est à ma ville adorée que j’adresse toutes ces interrogations. C’est son âme que je sonde en même temps que la mienne. Je vais laisser mon esprit voguer dans ses recoins les plus éclairées comme les plus sombres, curieuse de savoir où me mènerait ce voyage.

tripoli mina

Tripoli.

Tes couleurs, tes odeurs et tes saveurs n’ont de secret que pour ceux qui auront choisi de tourner le dos à ta beauté. On ne saurait se lasser de tes coins où l’Histoire a laissé ses empreintes gravées à jamais sur les murs de pierre, sous les voûtes et dans les lieux de prière. Quiconque t’a connue, pour t’avoir visitée ou pour avoir vu le jour entre tes bras, n’ignore aucun des secrets qui font ton éternité. Tes portes qui ne sont plus mais qui ont laissé leur nom à la postérité. Tes églises dont les cloches font écho à la voix des muezzins, du haut des minarets. Tes ruelles qui sentent la sueur de tes artisans mêlée au parfum du savon qu’ils façonnent. Tes quartiers où se côtoient les échopes, dédale de grottes aux mille trésors. Tes boulangeries qui sentent bon, dès l’aube, ton pain chaud et doré, et tes man’ouchs bien garnis. Tes pâtisseries où les douceurs s’alignent comme des bijoux parfumés à l’eau de rose et inscrustés de pistaches, fourrés de crème de lait à la fleur d’oranger et arrosés de sirop…

Tu as toujours appartenu à tous, ma ville. Aux pauvres, comme aux riches. Aux chrétiens, comme aux musulmans. Aux instruits, comme aux analphabètes. A l’engagé, à l’indifférent, au poète, au flâneur, à l’ouvrier, au pêcheur… Aux mères, aux pères, aux enfants. Et chacun trouvait en ton sein, ma ville, le moyen de se forger une identité à l’image de la tienne.

Pour quelle raison, ma ville, dois-je glisser au passé pour raconter, ce qui, par-dessus tout, fait ta richesse, garantit ta pérennité?

Tripoli.

Qui a montré à la Haine le chemin qui mène au coeur de tes enfants? Qui a criblé tes murs, noirci tes fenêtres? Qui a armé tes hommes, drogué tes adolescents? Qui a tatoué tes flancs de symboles, de slogans écrits dans une langue qui n’est pas la tienne, ma ville? Qui a défiguré tes façades? Qui a miné ton corps, a fait taire tes mélodies? Qui a osé, ma ville, t’inventer des surnoms barbares? Qui a osé penser que tu étais à vendre, ou à louer?

Réveille-toi ma ville. Ils ont assez profité de ton sommeil.

Révolte-toi ma ville. Ils ont mal interprété ton silence.

Reviens, ma ville. Fais-toi belle pour tous ceux qui t’aiment.

Chante, ma ville, et ne crains pas de danser.

Prie, ma ville, comme bon te semblerait.

Tripoli fleur

 

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.

13 Commentaires

  1. Tres touchant.. J ai pleure ma ville. Si tout le monde l aimait comme toi personne n’ aurait eu le courage de la violer …. Mais c est notre faute tu as raison. Merci rima pour cet article.

  2. d’une sensibilite extreme, tes articles touchent tres profonds le coeur bien fatigues et presque deseperes …
    Un choix delicats de paroles et de photos 🙂

    SUPER Rima,
    Hala et Dalia

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