J’ai 36 ans, la guerre en a 40

La guerre civile au Liban a bientôt quarante ans. Elle est de  quatre ans mon aînée et elle a duré assez longtemps pour que j’en garde des souvenirs. Des souvenirs qui me reviennent par bribes, sans suite logique ni chronologique.

Je n’étais qu’une enfant qui ne comprenait pas trop ce qui se passait. Je me souviens d’avoir vu mes parents arriver en pleine journée à l’école. C’était la récré. D’autres parents arrivaient aussi. Il y avait de l’agitation dans les couloirs. Ce n’est qu’une fois arrivée dans la voiture que je me suis rendu compte que je ne suis pas remontée en classe pour reprendre mon cartable. Papa n’a rien dit. Maman s’est tournée vers moi et elle m’a promis que je pouvais le récupérer le lendemain. Ce n’était pas vrai, car je ne suis pas revenue le lendemain, ni les jours qui ont suivi. Cela m’a-t-il fait de la peine? Je n’en sais rien.

Je ne suis pas revenue chez moi non plus, pas avant un long moment que je ne saurais mesurer ni en jours, ni en semaines, ni en mois… Mais je me souviens du retour. Le souvenir de cette scène est presqu’intact. Ma mère qui s’habillait nerveusement dans la maison de ma grand-mère. Moi qui pleurais pour qu’on m’emmène. Ma mère qui refusait. Mon père qui disait que je pouvais venir… Puis, la montée des escaliers vers le septième étage. Mon père me tenait par la main. A plusieurs reprises, il m’a portée pour me faire survoler quelques marches. Ma mère est restée silencieuse. Son silence n’était d’ailleurs brisé que par les débris de verre qu’écrasaient nos souliers. Arrivée au seuil de notre appartement, ma mère a étouffé un cri, en posant sa main sur ses lèvres tremblantes. J’ai eu peur. J’ai lâché la main de mon père pour aller prendre la sienne qui m’a serrée tellement fort, trop fort même; mais je ne l’ai pas lâchée. Elle est restée plantée là pendant de longues minutes, puis elle a fait quelques pas et en même temps qu’elle s’avançait, les larmes arrivaient. De grosses larmes qui coulaient en silence sur son visage que je ne reconnaissais plus. Ma peur augmentait en même temps que sa peine… Nous avons tourné à droite. Le même concert de verre brisé a ponctué notre marche.  Puis, nous avons aperçu le grand trou qui défigurait le mur de notre salle à manger, gueule géante qui avait avalé la vitrine et la moitié des chaises et qui menaçait de nous engloutir. Ma mère ne s’est plus retenue. Ses sanglots sont devenus plus bruyants et ils ont fait venir les miens. Ma mère pleurait son foyer, moi je pleurais la petite assiette en porcelaine blanche sur laquelle j’avais peint deux fleurs, deux petites violettes, pour la fête des Mères…

Je me souviens de courses effrénées

Du reste, je ne garde que des images vagues, toutes sombres. Je me souviens de courses effrénées, en pleine journée ou tard dans la nuit vers les abris. C’étaient des sous-sols plongés dans l’obscurité. Nous avons passé quelques heures dans celui qui se trouvait en bas de l’immeuble où habitait ma grand-mère. Il y avait aussi plein de voitures. Puis nous sommes allés dans celui de l’immeuble d’en face. Là, par contre, il y avait plein d’autres familles, des adultes, des enfants… Des bruits de tirs, d’explosions secouaient les murs de notre refuge. Le verre d’une lucarne s’est brisé et il a blessé à la tête un homme que je ne connaissais pas. La vue du sang m’a fait peur. Ma mère a détourné mon visage qu’elle a enfoui dans son cou. Le blessé est sorti avec d’autres hommes. Des femmes ont pleuré. Puis le calme est revenu.

Il y en a eu pas mal, de moments calmes. Les images qui m’en restent sont celles de bricolages fabriqués avec les boîtes, rondes, rouges du fromage dont on se gavait matin, midi et soir. Nous avons eu souvent faim, dans ces abris.

Un matin, les hommes ont annoncé que la journée s’annonçait plutôt paisible. Nous avons traversé la rue afin de gagner l’appartement de ma grand-mère. Ma mère m’a débarbouillé le visage, les mains et les pieds. Elle a changé mes vêtements. Ma tante chantonnait en faisant bouillir de l’eau. Tout le monde attendait impatiemment le bon thé chaud auquel on n’avait pas goûté depuis des semaines. Le thé a été servi dans de petits gobelets transparents. Le sucre a fondu dans le liquide fumant. Puis il y a eu un bruit affreux, une explosion très proche. Notre course a repris et le thé a refroidi…

thé

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.
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12 Commentaires

    1. Oh oui. Très bonne question. Surtout que l’ombre de la guerre est toujours présente dans le ciel du Liban. Elle peut débarquer à n’importe quel instant. Malheureusement, on a appris à vivre avec la menace

  1. J’ai eu en mémoire ces tristes souvenirs que j’ai lors des violences de 2005 à Atakpamé, une ville à quelques kilomètres de la ville de Lomé.
    La guerre est une très mauvaise chose. Elle laisse des cicatrices physiques et morales à vie que rien ni personne ne peut oblitérer.

    Ton récit est tout à la fois impressionnant et déconcertant. Puisses-tu échapper à ce lourd fardeau qui te pèse depuis toute petite en retrouvant la paix du cœur.

    Amitiés !

    1. Merci d’avoir partagé tes propres souvenirs. Qu’importe la situation géographique, comme tu dis, la guerre est la même et elle est mauvaise. Souhaitons de meilleurs souvenirs à nos enfants.

    1. Enfants de la guerre. Nous avons longtemps vécu avec cette étiquette sur le front, je dirais même sur le dos, car elle se porte comme un fardeau. Triste, révoltante, impardonnable est la Guerre qui tronque nos souvenirs contre des monstruosités.

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