Voir le monde à travers le regard d’un autre

Cela fait un peu plus de six ans que je regarde le monde à travers l’oeil d’un autre. Ceci dit, je dois préciser que mes propos ne sont nullement à prendre au sens figuré… 

 

Depuis près de six ans, je porte dans mon corps quelque chose qui a appartenu à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui est né avec, mais qui n’est plus…

Le diagnostic

Il y a six ans, j’ai subi ce que les spécialistes appellent une Kératoplastie ou, plus communément, une greffe de la cornée. C’est à cause de mon kératocône: une déformation de la cornée qui a pour conséquence une baisse progressive de l’acuité visuelle.

Credit: commons.wikimedia.org

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A droite: simulation de la vision d'une personne atteinte de kératocône. Credit: wikimedia commons

A droite: simulation de la vision d’une personne atteinte de kératocône. Credit: wikimedia commons

A l’âge de quinze ans, je me suis aperçue que ma vision était devenue floue et que j’avais du mal à lire les traces écrites laissées par mes professeurs au tableau. L’ophtalmologue que j’ai consulté m’a présenté mon cas qui, a-t-il pris soin de me préciser d’emblée, pouvait fort éventuellement évoluer : la cornée s’amincirait progressivement et prendrait de plus en plus la forme d’un cône irrégulier. La part de ses paroles que j’avais pu comprendre à l’époque me revient jusqu’à ce jour : « Porter des lunettes serait inutile », « Il lui faut des lentilles spéciales… des lentilles dures« , « ce sera un peu désagréable, surtout au début « , « un jour, on sera peut-être obligé de lui greffer une cornée »…

Très désagréable, en effet, a été le port des lentilles dures : picotements, yeux rouges et envie pressante de se frotter régulièrement les paupières. Mais, ce qui était encore plus désagréable, voire plus angoissant pour moi, c’était la perspective de se faire ôter une partie de mon corps, si minuscule soit-elle, et de la faire remplacer par un corps étranger, que le mien pouvait possiblement rejeter.

J’ai retardé autant que possible cette ultime solution : espacer beaucoup plus qu’il ne le fallait les visites chez l’ophtalmo, consulter un nouveau médecin dès que le dernier sur la liste évoquait l’éventualité d’une opération… Mais un jour, j’ai dû me rendre à l’évidence. Avec moins de 1/10 de vision à l’oeil droit et un kératocône de plus en plus aigu, je n’avais plus vraiment le choix.

La greffe

Voilà, je devais subir la greffe. On m’expliqua la procédure avec des mots simples. On me rassura quant au pourcentage de réussite de l’opération. On m’assura que je pouvais retrouver une vie normale au bout d’un mois… et on me précisa que je devais passer en sortant au bureau de la secrétaire qui devait régler, avec moi, un certain nombre de détails.

Cette dernière m’informa qu’il fallait s’occuper à ce stade-là du greffon; se procurer une cornée et qu’il existait pour cela deux moyens: soit on m’inscrivait sur une LONGUE liste d’attente (attente qui pouvait durer des mois et des années) pour obtenir un greffon gratuit, soit j’achetais moi-même une cornée pour une certaine somme (dans ce second cas, et dès que la somme serait versée, je pouvais être sûre d’être opérée dans un délai qui ne dépasserait pas deux ou trois semaines). Elle prit soin de me citer les avantages de la seconde option: cornée importée des Etats-Unis et accompagnée d’une fiche descriptive qui garantissait sa qualité…

Comme j’étais dans un état de transe, à mille lieues de cette clinique et de ces calculs, ce fut mon mari qui répondit à ma place, qui paya la somme et qui s’occupa de toutes les formalités. Toutes les promesses furent tenues. Deux semaines plus tard, je reçus un coup de fil. Je fus hospitalisée le jour même. Tout se passa à merveille.  Ma vision s’améliora de jour en jour. Une fois le dernier point de suture retiré, la greffe ne fut plus pour moi qu’un souvenir lointain…

A qui dois-je ce miracle?

Puis un jour, six ans plus tard, en me regardant dans la glace, je suis comme tirée d’un long sommeil. Je m’observe et j’examine, comme pour la première fois, cet oeil qui est le mien, mais qui contient aussi une part de cet Autre que je n’ai jamais connu. Et je me surprends en train de formuler à mi-voix mille questions qui resteront à jamais sans réponse: Etait-ce un homme, une femme ? Un garçon, une fille? A quoi ressemblait sa vie? Avait-il (elle) une famille, des amis ? Un métier, des loisirs? Comment a-t-il (elle) trouvé la mort?

J’imagine mille scénarios à cette fin dont je connais à peu près la date. Dans mon esprit, défilent des images créées par mon imagination: des taches écarlates, des blouses blanches, un trou noir puis une lumière vive qui m’éblouit.

Je porte dans mon corps quelque chose qui a appartenu à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui est né avec, mais qui n’est plus. Six ans après ce miracle, je me promets qu’un jour mon coeur battra dans un autre corps.

Quelqu’un vivra, grâce à moi, alors que je serai loin de là…

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.

9 Commentaires

  1. Bel hommage! Certaines théories disent que dans le greffon, résident une partie de l’âme du donneur, ressentir vous des souvenirs ou des visions qui pourraient provenir de votre bienfaiteur anonyme parfois?

        1. Surtout des interrogations concernant le donneur. J’en ai cité quelques unes dans mon article. Il y a aussi toutes ces histoires de trafics qui me passent par la tête aussi. Il ne faut pas avoir trop d’imagination, je suppose.

  2. « Je me promets qu’un jour mon coeur battra dans un autre corps.
    Quelqu’un vivra, grâce à moi, alors que je serai loin de là… »

    Je pense qu’il n’y avait pas meilleure conclusion à ce bel article.

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