rimamoubayed

D’une fenêtre à l’autre…

Expérience d’une nouvelle rédigée à trois, chacun de son côté. Trois mondoblogueurs, dans trois pays, Abdelkrim Mekfouldji, Samantha Tracy et moi:  l’histoire commence en Algérie, se poursuit à Dakar et se termine à Tripoli, au Liban.
La thématique est « De ma fenêtre ».

Du courrier, je n’en reçois presque jamais.

A longueur de journée, toutes sortes de notifications font vibrer mon téléphone portable, histoire de m’avertir que le monde extérieur souhaite faire irruption dans mon quotidien. Mais une lettre, une vraie, portant les empreintes de son expéditeur, pliée et glissée dans une enveloppe cachetée… jamais, presque jamais. Or, je ne sais quel hasard a fait parvenir jusqu’à ma porte ce courrier qui, ironie du sort, ne m’est même pas adressé. Cela m’a-t-il empêchée d’y fourrer le nez ? Pas du tout. Pas que je sois particulièrement curieuse, mais je n’aurais pas pu faire autrement après avoir lu, écrits en grandes lettres au-dessus de l’adresse du destinataire, ces mots qui ont mis un peu plus de lumière dans mon regard, un peu plus de feu dans mon cœur et un grand sourire sur mes lèvres : A l’inconnu d’Alger.

Accoudée à ma fenêtre, une tasse de café à portée de main, les rayons timides du soleil de mars sur les joues, j’ai ouvert la lettre et je l’ai lue d’un trait, comme une assoiffée qui reçoit en pleine gorge l’océan, une naufragée qu’une vague lance contre un rocher auquel elle tente, de toutes ses forces, de s’agripper.

D’une fenêtre à Alger, un roman est tombé. D’une autre, à Dakar, une lettre est partie, comme un avion en papier, avant d’atterrir à mes pieds. Devant ma fenêtre, à Tripoli au nord du Liban, j’invente, les yeux fermés, les premières lignes d’une longue lettre que je ne tarderai pas à coucher sur les lignes d’une feuille arrachée à un cahier…

Photo by JosiE on Reshot
Photo by JosiE on Reshot

A l’inconnu d’Alger

Au lieu d’une lettre, vous en recevez en ce jour deux, rangées dans une même enveloppe. Deux lettres qui vous sont adressées par deux femmes : une que vous connaissez à peine, à en croire ses lignes et l’autre que vous n’avez jamais rencontrée, que vous ne rencontrerez sans doute jamais. Cette dernière, c’est moi.

Une lettre provenant du Sénégal au lieu de parvenir en Algérie, a fait escale chez moi, au Liban avant de repartir chez vous. Je l’ai lue et du coup, je me suis glissée sans crier gare dans une histoire qui n’est pas la mienne. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à jeter un œil par votre fenêtre. Je suis entrée chez vous, j’ai feuilleté le livre que vous aviez sur les genoux. J’ai connu, avant vous, les détails de la vie de la femme qui vous intrigue. Elle aussi, j’ai eu le toupet de me mettre à sa fenêtre et d’admirer les rues de sa ville. Je vous dois peut-être des excuses, à vous deux ; et pour me faire pardonner, je vous invite à tremper vos lèvres dans mon café.

Chez moi, le matin, les femmes lisent l’avenir, réunies autour d’une tasse, les yeux rivés sur le marc, sans y croire vraiment. Quelquefois pour chasser l’ennui, la plupart des fois pour faire naître, dans le cœur l’une de l’autre, un espoir qui, au réveil, n’est pas toujours au rendez-vous. Au réveil, moi aussi, souvent, je broie du noir. Ces jours-là, mon café, lui, est blanc. Installé sur le bord de ma fenêtre, il puise ses couleurs et ses saveurs dans ce petit monde qui s’offre à mon regard.

Du haut de mon septième étage, depuis que je suis née, j’ai droit au même morceau de ciel et, au loin, au même pan de montagne.

J’ai à portée de vue, presque à portée de main, les mêmes terrasses et les mêmes balcons, excroissances qui en disent long de ce qui se mijote à l’intérieur de chaque maison, entre-deux où on s’ingénie à montrer sa vie comme on étend son linge ou à la cacher. On s’y installe, seul, plongé dans ses pensées. On l’aménage en observatoire. On y invite son voisin pour bavarder devant une tasse de thé. Ou alors, chacun chez soi, accoudé à la balustrade, le cou tendu vers le bas, vers le haut _ ça dépend_ on se salue, on s’enquiert de la santé de chacun, on lance la conversation, on l’alimente ; les rires fusent en même temps que les rumeurs ; les minutes passent, parfois les heures… Et dans cet éternel décor, impérissables sont les fleurs, les pousses de menthe et de basilic plantées dans des pots de fortune. Incontournable est cette balançoire aux coussins bariolés, aux jointures qui grincent. Inévitable est ce rideau de tissu à rayures ou à gros carreaux que l’on tire pour tenir loin du mauvais œil et des regards indiscrets, les secrets de sa cuisine, le décor de son salon, mais aussi les rêves et les cauchemars que la dernière nuit en partant a laissés sur les oreillers.

J’aperçois aussi les fenêtres qu’on ouvre puis qu’on referme, selon le temps qu’il fait dehors ou, tout simplement, selon l’humeur du moment. Il y a celles aux volets toujours clos, scellés par un lourd voile de poussière laissé là par les années. Il y a celles, comme la mienne, qu’on ne ferme jamais ni de jour ni de nuit. Ecran sur lequel défilent des histoires vraies, souvent inachevées. Narine ouverte au vent et aux senteurs qu’il ramène. Bouche offerte à tout venant. Oreille tendue aux bruits, aux murmures et aux chants solitaires.

Inconnu d’Alger, mes seuls mots vous montreront-ils là où va mon regard ?

Vous emmèneront-ils, des étages plus bas, vous guideront-ils sur les traces de mes pas ? Saurez-vous deviner ce que les années ont effacé et ce qu’elles ont laissé dans mon vieux quartier ?

Même avant l’aube, ma rue est déjà réveillée. Les prieurs du matin prennent la route des mosquées. Chapelets à la main, des « dua’a » aux lèvres, ils ont foi que le matin leur apportera la subsistance du jour, et peut-être, celle des jours qui vont suivre. Sur les vieilles façades, les fenêtres s’allument l’une après l’autre en même temps que se répand l’odeur de la cardamome. Sur les trottoirs, les commerçants se saluent et lèvent, en murmurant « bismillah », les stores de leurs magasins. « Abou Omar » pousse dehors son étalage, met un peu d’ordre sur ses étagères en attendant le camion de son fournisseur. Les ménagères ne tarderont pas à arriver, réclamant haut fruits et légumes frais. Son voisin, « Jamil el Abadaye », un septuagénaire dont le surnom d’homme brave et costaud est resté collé à son prénom, a déjà mis à fond le son de sa radio. La voix mielleuse de « Feyrouz » se mêle bien vite au chahut des écoliers. Ces derniers ne sont pas pressés de traverser la rue en direction du grand portail devant lequel les attend un directeur d’école, la tête chauve éternellement recouverte d’un bonnet de laine, les gros sourcils froncés et pas tout à fait réveillé. Petites filles et petits garçons se bousculent à l’entrée du magasin du vieux Jamil, véritable caverne d’Ali Baba où chacun satisfait à sa guise les caprices de sa gourmandise.

A huit heures précises, une sonnerie retentit. Le brouhaha monte, s’élève vers les plus hauts étages environnants. Puis les bousculades s’arrêtent et le calme se rétablit. Les magasins du coin finissent d’ouvrir leurs portes. Karim, le plombier, s’installe sur sa chaise au milieu d’un labyrinthe de tubes et de tuyaux et guette les passants. Abou Saïd est déjà penché sur sa machine à coudre à pédale. Souad continue d’épousseter les quatre coins de sa boutique de lingerie jusqu’au moment où sa voisine, Em Talal lance l’appel au café. Sa mercerie est unique. Les boutons de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs qu’elle range dans des bocaux sont vendus comme des bonbons dont la vue vous met l’eau à la bouche. D’autres, sont précieusement rangés dans des écrins, bijoux que la vendeuse est fière de montrer à celle qui les coudra sur un habit du dimanche ou au dos d’une robe de mariée…

Tout ce monde, vu de ma fenêtre, me réjouit, réveille en moi des souvenirs.

J’ai été un jour cette petite écolière au tablier rose, cette cliente gourmande qui d’une main tendait une pièce, de l’autre recevait un morceau de loukoum caché entre deux biscuits, une poignée de guimauves en forme de sabots, une sucette ronde ou une pyramide de jus. J’ai été cette fillette qui croquait à belles dents la chair d’une pomme en attendant que sa maman finisse de choisir une à une les pommes de terre, les courgettes et les tomates du repas de midi. J’ai salué des centaines de milliers de fois le vieux Abou Saïd qui me répondait d’un signe de la main.

Je connais une à une les dalles du trottoir en béton. Adolescente timide, je baissais la tête, par pudeur, par respect des bonnes mœurs et je les comptais. J’en observais les bords et je les interrogeais sur le chemin qu’avait pris, en sortant du lycée pour rentrer chez lui, mon professeur de français. Je n’étais pas la seule à être tombée amoureuse de ce jeune homme plein de charme. Il avait ce don de chanter les textes en les lisant, chant que rendait encore plus charmant son accent. Il nous parlait de voyages, faisant naître dans nos esprits des images resplendissantes de paysages lointains. En classe, nous buvions ses paroles, nous épousions ses rêves qui devenaient les nôtres. Plus que lui, nous rêvions de gagner son Alger natal.

Le jour où il nous a annoncé son départ imminent, mon cœur s’est serré. Incapable de faire taire plus longtemps mes sentiments, j’ai glissé dans son cartable, portant mes initiales et plié en quatre, un papier où j’ai recopié, d’une main tremblante, les paroles de sa chanson préférée :

« Nous nous reverrons un jour ou l’autre
Si vous y tenez autant que moi
Prenons rendez-vous
Un jour n’importe où
[…]
Le hasard souvent fait bien les choses
Surtout si on peut l’aider un peu
Une étoile passe, et je fais un vœu
Nous nous reverrons un jour ou l’autre
Si Dieu le veut. »

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=GxuxzGPfIwI

 


Femme, pour ta journée …

Le téléphone portable, en mode silencieux, à moitié enfoui sous les coussins du grand canapé en faux velours défraîchi,  vibra plusieurs fois au cours de la matinée. L’écran, en clignotant, dérangea à peine la lourde pénombre dans laquelle elle avait fait exprès de plonger la totalité de la maison.

Plus que les autres jours, elle tenait à échapper aux regards indiscrets.

Elle avait donc tiré les rideaux de la chambre à coucher au-dessus du lit encore défait et ceux de la cuisine dont elle avait pris soin d’ailleurs d’attacher les pans à l’aide d’une rangée de pinces à linge. Les volets du salon étaient restés, eux aussi, obstinément fermés.

Elle était seule.

Cauchemars et idées noires tournoyaient au plafond. Un fauteuil renversé se prélassait dans un coin. Quelques assiettes sales s’entassaient dans l’évier. Sur la table, au fond d’une tasse de café refroidi se noyait son regard. Les bruits de la rue bourdonnaient dans ses oreilles, remplissaient sa tête. Depuis combien de temps était-elle assise à sa place? Combien d’heures se sont écoulées depuis le moment où la porte d’entrée avait claqué, où la clé avait tourné?

Les questions traversaient son esprit sans faire halte.

Ses membres ankylosés appelèrent son corps à bouger. Elle traîna les pieds à travers les pièces dont elle regardait les murs sans les voir. D’ailleurs, il lui eût été difficile de les reconnaître sans les cris qui, quelques heures plus tôt, les faisaient vibrer, sans ces injures qui s’y heurtaient, rebondissaient et venaient la frapper au dos, au ventre, en plein visage…

Le téléphone portable vibra encore une fois.

L’écran qui clignotait lui renvoya vaguement l’image de ses paupières gonflées, de sa joue balafrée. Elle y lut en bougeant à peine ses lèvres ensanglantées:

Offre promo. Femme, pour ta journée, prends ton corps en main et refais-toi une beauté.

 

 


Un après-midi dans son pays

   Cet après-midi là, elle portait une robe blanche sans manches, à volants. Elle avait hésité un instant puis, esquissant une grimace, elle avait  haussé les épaules avant de se laisser tomber dans l’herbe. Elle avait retiré le long ruban qui retenait sa chevelure  aussi  noire qu’une nuit sans étoiles et avait secoué la tête de gauche à droite pour faire danser, sur ses épaules et le long de son dos, le flot de ses boucles folles. Elle avait enlevé ses sandales et de ses petits doigts, avait balayé tout ce que la terre qu’elle venait de fouler avait collé aux plantes de ses pieds : des cailloux et quelques feuilles de thym sauvage. En d’autres circonstances, elle aurait pris soin de ne pas les écraser, se serait arrêtée, penchée pour les ramasser. Elle aurait soulevé le bas de sa robe comme le faisaient les femmes de chez elle, et aurait entassé dans cette poche de fortune les tiges à feuilles vertes dont le parfum lui faisait tourner la tête. Or, le temps n’était pas aux cueillettes. Les timides feuilles de mâche, les pissenlits, les pâquerettes et toutes ces jolies plantes qu’elle n’aurait su nommer ne pouvaient que patienter, l’observer et camoufler ses traces lorsqu’une patrouille, habituée à son stratagème, ferait semblant de battre les sentiers à la recherche de sa cachette…

De loin, de très loin même, sa mère avait commencé à l’appeler. La voix douce et mélodieuse avait insisté, essayé tous les chemins pour parvenir jusqu’à elle. Dans son coin, sans bouger, elle avait lorgné un oiseau posé sur la première branche de l’arbre derrière lequel elle s’était tapie. Il ne fallait surtout pas qu’il arrête son chant, qu’il prenne son envol et dévoile son emplacement. Elle lui avait juste adressé un clin d’œil complice. La bête ailée, encore plus rebelle qu’elle ne l’était elle-même, lui avait tourné le dos et après avoir sauté de branche en branche, avait fini par s’en aller, fière d’avoir troublé le calme de cette belle journée de mai.

Bientôt, il lui avait semblé entendre d’autres gazouillis, provenant de son ventre qu’elle avait serré de ses deux mains, pour le calmer, l’amadouer, le faire plier à son désir. Du bout de ses doigts, elle avait arraché un brin d’herbe. Elle l’avait glissé dans sa bouche, l’avait sucé, mâchouillé avant de le retenir entre deux dents pour faire durer le plus longtemps possible son goût acidulé qui lui chatouillait la langue.

La voix, au loin, avait disparu. Elle n’avait plus rien à craindre. A ce moment-là, même le soleil n’avait plus eu envie de se cacher. En repoussant l’ombre légère d’un nuage, il avait pointé le nez et l’avait regardée se lever, tourner sur elle-même en  levant le bas de sa robe, offrir son visage au ciel et son rire au vent…

 

Ce même rire traverse sa gorge à chaque fois que ses souvenirs se réveillent ; à chaque fois qu’elle saisit une  feuille de vigne ouverte, offerte comme une paume dont elle semble lire les lignes ; à chaque fois qu’elle roule habilement, de ses doigts à la peau ridée et couverte de taches, les feuilles vertes dentelées avant de les coincer entre ses phalanges enflées.

Cet après-midi là, et d’autres jours encore, la fillette capricieuse  avait fui la grande table en bois au milieu de laquelle trônait en vainqueur de tous les cœurs, de toutes les bouches et de tous les estomacs, un immense plat de Naranji qu’elle ne supportait pas.

Que d’années ont passé depuis qu’elle a quitté les paysages qui l’ont vue grandir et les personnes qu’elle a aimées. Aujourd’hui, assise en face d’elle, je porte dans mon cœur tous les lieux qu’elle a visités. Je grave dans ma mémoire tous les récits qu’elle m’a racontés. Je la vois tenir dans le creux de sa main, ce petit pays où elle n’est plus jamais retournée.

 


Lorsque mon enfant s’ennuie… #mondochallenge

Lorsque mon enfant s’ennuie, il rôde autour de moi. Il boude, fait la grosse tête, tire sur ma robe et pousse des soupirs.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il monte sur mes genoux, me caresse la joue, attire mon front vers le sien et me souffle au nez les plus beaux des « Je t’aime ».

Lorsque mon enfant s’ennuie, il s’éloigne, fait quelques galipettes, tombe, pleurniche, se relève, revient vers moi et s’éloigne encore.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il s’invente des cachettes, s’y glisse et, en attendant l’arrivée des patrouilles, il écoute les voix du silence dont celle de son coeur qui bat d’abord très vite, ensuite moins fort pour lui permettre  de compter, jusqu’à dix ou jusqu’à cent, tout dépend…

Lorsque mon enfant s’ennuie, il met de la couleur sur sa feuille, sur ses mains et même parfois sur un pan de mur.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il se hisse sur une chaise. Il arrête de respirer et, sur la pointe des pieds, tend sa main vers la plus haute des étagères.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il rêve d’aventure. Il prend un livre puis un autre et un autre encore, qu’il feuillette, qu’il serre très fort puis qu’il abandonne, qu’il entasse pour faire une tour ou une fusée, qu’il éparpille avant de s’allonger dessus et de prendre son envol vers les destinations les plus folles.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il devient quelqu’un d’autre, il est tour à tour coq, chiot, cheval et même parfois dragon ; roi, pirate, pompier et pourquoi pas moussaillon.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il ouvre les tiroirs, vide les placards. Il examine sans ciller sa vieille  petite voiture qui refuse de démarrer.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il déniche sous le lit le dernier morceau d’un puzzle qu’on n’avait jamais fini.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il me pose toutes sortes de questions, me chuchote à l’oreille des « comment » au goût de miel, me crie au visage des « pourquoi » pleins de rage.

Lorsque mon enfant s’ennuie, vous ne le verrez jamais au fond d’un fauteuil ou en tailleur sur un tapis, le nez contre un écran, les doigts pris de frénésie. Car un enfant qui s’ennuie est surtout un enfant qui grandit, à qui on laisse le temps de découvrir et d’aimer la vie.


#Mondochallenge : celle qu’on croyait devenue indifférente

Je m’arrêtais un moment et, reprenant mon souffle, j’envoyais mon regard inquiet vérifier qu’elle était bien installée à sa place habituelle.

Du haut de mon promontoire, je devinais le bout de son foulard aux couleurs sombres derrière la haute clôture grillagée. Puis, aussitôt, je dévalais la pente raide à toute vitesse sur mes petits pieds. Parfois je fermais les yeux, abandonnant mes paupières closes à l’assaut du vent. J’avais l’impression de voler. Le sable et les petits cailloux qui se faufilaient entre la fine semelle de mes sandales d’été et la plante de mes pieds étaient pour moi la seule preuve que ces derniers avaient foulé le sol avant d’arriver à sa hauteur. Debout, devant sa chaise en paille tressée, elle suivait du regard ma course effrénée. Ya tayta ala mahl ! me criait-elle invariablement. Je m’arrêtais quelques instants à peine, le temps de glisser mes doigts à travers le grillage contre lequel je collais mon visage, avant de traverser, toujours en courant, le dernier bout de chemin qui me séparait de la porte d’entrée. Je martelais le bois de toute mes forces, avec mes petits poings, et je l’interpellais à tue-tête : Tayta… Tayta… Puis mon oreille venait prendre la place de mes mains afin d’entendre sa voix qui se rapprochait me lancer de loin : Yalla yalla !
Je me jetais dans ses bras, la renversant presque, et restais accrochée à elle tandis qu’elle me guidait, dans un dédale de salons et de chambres plongés dans une douce pénombre, vers une terrasse baignée de lumière. Elle s’asseyait,  me prenait contre elle et répétait à chaque fois, dans un éclat de rire, que j’étais devenue bien trop grande pour ses vieux genoux. Pourtant, elle ne me repoussait jamais. Je sentais dans mon dos, à travers le tissu de ma robe, sa main qui passait et repassait, qui dessinait des ronds puis caressait mes cheveux, relevant les mèches qui collaient à mon front. J’enroulais les siennes autour de mes doigts, elle étaient bouclées et rêches, je les tirais vers le bas pour les offrir à mon regard qui se délectait de les voir surgir de leur cachette avant d’y retourner d’un trait, quand je décidais de les lâcher. Sa voix me berçait de mots tendres, de surnoms au goût de miel. J’étais sa princesse, sa chatte, sa fierté, son bonheur.

Je m’arrête un moment et, reprenant mon souffle, j’envoie mon regard inquiet vérifier qu’elle est bien à sa place…

Je reste immobile dans l’embrasure de la porte, sur la pointe des pieds, mes talons aiguilles touchent à peine le sol. Elle est là. Elle devine ma présence. Elle tourne la tête. Elle me fixe du regard. Je ne bouge pas. Je ne dis rien. Je ne la quitte pas des yeux. Une chaise est poussée, parfois deux. Ils se lèvent, ils m’embrassent et me remercient, ils me demandent des nouvelles. Ils me parlent d’elle. Je les écoute à peine. Ils se tournent vers elle, montrent le plateau de son déjeuner puis son corps frêle. Ils me parlent encore d’elle qui ne leur parle plus, ne les reconnaît plus, ne s’inquiète plus de leurs malheurs chantés comme de tristes litanies. Elle ne ne sourit plus de leurs petits bonheurs qu’ils ne manquent pourtant jamais de lui raconter. Ils se désolent, blâment les années, maudissent le temps qui passe. Ils mentionnent le passage d’un médecin, parfois deux, dont ils répètent les paroles dans lesquelles reviennent des mots barbares : indifférence, apathie… Puis ils s’en vont.

Je m’approche d’elle, je me glisse à ses côtés. Je règle ma respiration au rythme de la sienne. Je sens son souffle contre mon visage. Je touche le sien, promène mes doigts sur les rides qui sillonnent ses joues creuses. J’embrasse ses petits yeux, son front, je caresse sa tête… Puis, d’un bond, je me lève. Elle sursaute. Ya tayta ala mahl, auraient peut-être souhaité murmurer ses lèvres qui, faute de quoi, tremblent légèrement. Tayta ya tayta : je souffle à ses oreilles. Je ne rêve pas. La pénombre dans laquelle la chambre est plongée ne m’empêche pas de voir sa tête danser. Légèrement. Dodeliner. Je la soulève d’une main, et je glisse l’autre sous son dos fatigué d’être resté trop longtemps allongé. Je dessine dessus, à travers le tissu de sa robe, des cercles qui s’élargissent, se resserrent…

Yalla yalla, dis-je au bout d’un moment. Et je saisis son assiette. Je pose la cuillère au bord de ses lèvres qu’elle entrouvre pour céder passage à la soupe tiède qui sent bon le poulet et les herbes fines. C’est elle qui a inventé, autrefois, la recette. A tâtons, du bout des doigts, je cherche sur les coins de sa bouche les grains de riz qu’elle a longuement sucés mais qu’elle ne peut plus avaler.  Et je recommence… Une clé tourne dans la serrure. Le bruit d’une porte qui se referme marque la fin du repas.

Je me penche vers elle. Et tout en essuyant sa bouche, lui signale que je pars, que mon travail m’attend, que je reviendrai. Elle me regarde. Hoche la tête. Elle a compris. Et au moment où un tiers signale sa présence, je la vois tourner la tête, le regard dans le vide… indifférente.

 


Préface

J’ai déjà écrit quelques histoires que j’ai inventées, construites de toutes pièces ; d’autres qui sont autant de versions de ma propre vie, de mes propres expériences que j’ai fait exprès, ou pas, de maquiller, puis de voiler comme une jeune mariée que l’on dérobe, le temps de faire une entrée prestigieuse, aux yeux de son promis. Je n’ai jamais pensé qu’un jour je serais dépositaire de l’histoire d’une autre, chargée de l’écrire, de la romancer dans le but de la camoufler, certes, mais surtout, faire en sorte que les pages soient tellement bien écrites qu’elles accrochent le plus grand nombre de lecteurs, et surtout de lectrices, m’avait-on précisé, non sans continuer que les femmes du monde entier devraient bénéficier de la sagesse de cette femme, de cette ambassadrice de la paix et cetera, et cetera…

A aucun moment, je n’ai mis en doute la sincérité de celui qui m’avait élue comme dépositaire de cette vie dont je devais disposer, il a été catégorique là-dessus, avec le plus grand soin. C’est surtout la question de sa partialité qui m’inquiétait. Comment être sûre de ne pas tomber sur une femme, comme il y a de plus ordinaire, une militante, selon ses propres termes, qui a enduré, autant, peut-être plus, voire moins, que toutes les femmes qui m’entourent, que j’ai connues ou que je connaitrais. Une autre question a surgi, ni plus, ni moins pertinente que la précédente, et qui consistait à savoir si j’étais faite pour la tâche qu’on voulait me confier. Saurais-je mettre en récit la vie d’une parfaite inconnue qui me ferait, aussi longtemps qu’il faudrait, des confidences qu’elle soufflerait d’abord à l’écran de son téléphone portable, situé à des milliers de kilomètres du mien.
L’inconnue. C’est ce prénom que j’ai saisi, sans trop réfléchir, en enregistrant son numéro de téléphone sur ma carte sim. La première description, assez brève, qu’on m’avait faite d’elle, quelques lignes qui sentaient un héroïsme empreint d’un curieux mélange fait d’admiration et de pitié, ne contenait en fait aucune précision qui me permettrait de l’identifier.
Je ne sais ce qui m’a poussé à relever le défi. Courage, lâcheté, peut-être les deux. Une curiosité, surtout, que ses premières phrases ont réussi à éveiller. I have two jobs. Le lendemain, elle n’en faisait qu’un, ce qui lui permettrait d’avoir un peu de temps pour moi. Un rendez-vous que j’ai attendu avec impatience…
14 août 2016


Un jour, tu comprendras

  Tu me reproches mes silences. Tu m’en as toujours voulu pour ces heures que je passe à méditer, perdu dans mes pensées confuses. Ça fait des années que tu menaces de me quitter. Et tu me reproches de ne pas te retenir.

Tu ne peux plus supporter que tes questions restent sans réponses, que tes sourires ne soient pas partagés. Tu ne veux pas croire que, par moments, j’oublie ton nom et celui de nos enfants.
» Y en a marre! Ras le bol!  » lis-je dans tes yeux, et sur tes lèvres. Ton inquiétude effleure ma conscience. Je perçois ta rage, mais je ne fais rien. Je ferme les yeux et tu n’es plus là. Plus personne n’existe et je suis à mille lieues de toi, de ce toit qui nous abrite, de ce lit que nous partageons depuis bientôt six ans.
Tu cries, et des fois, armée de patience, tu me parles. Tu murmures, la tête penchée vers ton épaule, des paroles que je n’entends pas. Que tu es belle! Je m’accroche à ton regard. J’émerge. Puis je sombre.
Nos deux filles te ressemblent. Elles sont joviales et tendres. J’aime bien sentir leur présence. Quand elles sont là, je sais que toi aussi, tu n’es pas loin. Dans quelque coin, tu nous observes et tu souris. Je baisse les paupières, je m’éloigne. Leurs rires me parviennent, de très loin, et ta voix me berce.
« Parlons-nous une même langue ? » Tu interroges mon mutisme qui te semble obstiné. Tu tentes de t’enfermer, toi aussi, dans ton amertume. En vain. Le silence m’appartient.

 Le soleil qui rythme vos journées se lève. Comme chaque matin, vous sortez. Je suis seul et je regarde, par la fenêtre grand ouverte, ta voiture qui s’éloigne, qui disparaît. Mon regard se voile, se perd à l’horizon. Une mouche se pose sur la vitre, quelque part en face de moi. Je ne la vois pas. Elle n’en est pas moins là, si proche, si menaçante. Je résiste. A la sueur qui couvre mon front. A l’onde qui parcourt mon dos. Au tremblement qui s’en prend à mes mains, puis à tous mes membres. Elle a bougé, alors que moi je n’ai pas fait un geste. Ni pour l’écarter. Ni pour la fuir. Elle n’a pas peur de moi. Elle me connaît. C’est elle qui m’a apprivoisé. Mon regard n’a jamais su se montrer aussi docile que mon corps. Il la cherche. Elle bat des ailes, se dérobe. Puis elle revient, insolente dans son évidence. Elle se multiplie. Elle est plurielle, comme autrefois ; lorsqu’elle se posait sur mes mains, se collait à mes bras, recouvrait mon visage, bouchait mes narines. Je ne respirais alors que l’odeur de la mort. A ce monstre qui l’a nourrie, elle a fini par ressembler. Une voix dans mon dos m’ordonnait de continuer …  » Creuse, Fossoyeur!  » Et je creusais. Je creusais avec une pelle, des fois avec les doigts. Cette terre que je gavais vomissait entre mes mains le reste de ses repas.

 La porte s’ouvre. Tu reviens. Je suis sauvé. Tu t’énerves de me trouver assis à la même place. Je ne me suis pas lavé. Je ne me suis pas rasé. Et puis ce pyjama, me déciderai-je à l’enlever ? Elle est là, entre toi et moi. Ne l’aperçois-tu pas? Elle reviendra demain et les jours qui vont suivre. Fidèle au rendez-vous, je ne lui résisterai pas. Je lui chanterai le début de mon histoire. Et elle ne m’écoutera pas.

« Je venais d’avoir dix-huit ans »

 comprendras
Patrick Marloné sur flickr

 Je venais d’avoir dix-huit ans. Cet âge où, sorti de l’enfance, tu trempes ta plume dans ton ambition débordante pour écrire en grandes lettres ton avenir, tes rêves et ce que tu attends de la vie. Je venais de décrocher mon bac, et sur le lot, une bourse qui allait me conduire à Berlin. Je voulais faire des études. De quoi déjà ? Je ne m’en souviens pas. Ma mémoire me trahit. Elle retient ce qui l’arrange. Comme le destin, elle fait de moi ce que bon lui semble.

 Il est midi. Les filles sont rentrées. Elles me prennent dans leurs bras. Je m’accroche à leurs petites épaules. Elles roucoulent, se taquinent, se tirent les cheveux puis s’éloignent en courant l’une derrière l’autre. Je ne fais rien pour les retenir.

 Ils étaient trois, ou quatre peut-être. Des colosses au visage fermé qui communiquaient par bribes de phrases qu’ils prononçaient presque sans bouger les lèvres. Je ne les avais jamais vus de ma vie. Ils ont frappé à ma porte alors que je vérifiais pour la énième fois le contenu de ma valise. Une valise ordinaire, en faux cuir noir. Je l’avais posée la veille sur le lit. Et j’avais passé la nuit à la contempler, à la meubler de projets et de paysages, fruits d’une imagination avide de départ.
Quand les inconnus m’ont annoncé que je devais les accompagner, que j’allais répondre à quelques questions et que ça ne durerait pas très longtemps, c’est à ma valise que j’ai pensé. Je l’ai regardée par-dessus mon épaule. Puis, le plus grand des trois m’a poussé devant lui dans l’escalier.
Le trajet a duré plus de deux heures durant lesquelles j’avais les yeux bandés. La route était cahoteuse. Les mouvements brusques du véhicule à l’intérieur duquel on m’avait engouffré rendaient plus pesante la présence des deux colosses à mes côtés. Je sentais leur haleine qui empestait le tabac bon marché. J’ai tendu l’oreille. Mais je n’ai pas réussi à saisir le sens d’aucune de leurs paroles. J’ai fait l’effort de ramener ma pensée vers ma valise, mais elle se dérobait curieusement. Ses contours devenaient flous.

 Tu nous appelles pour déjeuner. Je ne me lève pas. Je contemple ta silhouette dans l’embrasure de la porte. Je t’entends soupirer. Tu tournes le dos, tu t’éloignes. L’odeur de ton riz épicé me parvient, me chatouille les narines, et les idées.

 J’ai passé la nuit sur une chaise, les mains liées dans le dos. Je tremblais de froid, mais aussi de peur, je l’avoue. Les yeux toujours bandés, je ne pouvais deviner s’il faisait sombre ou clair. J’ai essayé de fixer ma pensée sur ce qui m’entourait, d’imaginer cette porte qui grinçait, ces grosses bottes qui passaient et repassaient devant moi, cette gorge qui râlait, cette bouche qui crachait… J’ai attendu les questions. Elles sont arrivées en même temps que les coups qui ont plu sur mon dos, sur mes épaules, sur mon visage et sur mes oreilles. Je n’entendais plus que ma petite voix : des cris de bête blessée, des sanglots, des hoquets. Puis, tout s’est arrêté. Je crois que me je suis évanoui.

 Deux petites mains me secouent. Deux autres posent sur mes genoux une assiette chaude. Je prends la cuillère qui reste suspendue en l’air pendant quelques minutes. Puis, je mange avec cet appétit qui t’étonne. Les bouchées se succèdent, se bataillent.

 J’ai repris connaissance. Recroquevillé à même le sol, je dérangeais le lent déplacement d’une foule dont je ne pouvais deviner le nombre. J’étais aussi incapable d’estimer, ne serait-ce qu’approximativement, la superficie de l’endroit où je me trouvais. Les murs étaient invisibles, quelque part derrière ces corps qui se dressaient autour de moi. Je me suis levé pour éviter le piétinement de ces lions en cage. De la cellule où je me trouvais, je ne voyais que le plafond. Je ne pouvais le manquer, ce plafond gris, couverts de taches verdâtres, si bas, qu’une fois debout, ma tête a failli s’y cogner.
Un cercle s’est resserré autour de moi. Une rumeur assourdissante s’est élevée et a semblé attirer deux gardes qui, en poussant la lourde porte en métal, ont renversé quatre ou cinq hommes qui étaient adossés dessus et qui, à leur tour, en ont renversé près d’une dizaine. Les cris de douleur se sont mêlés aux hurlements des deux gardes qui se frayaient un passage à l’aide d’une grosse massue. Je les ai vus venir vers moi, comme de grosses bêtes prêtes à m’avaler. Une fois arrivés à ma hauteur, ils m’ont assené deux coups dans le dos. Mon corps s’est tordu, je suis tombé sur les genoux. Vite, mon instinct m’a dicté l’ordre de me redresser et de les devancer. J’ai marché, comme dans un cauchemar, les yeux fermés pour ne plus voir les corps que je foulais.

« ô si tu savais! »

La nuit est tombée. Tu as fermé la fenêtre et tiré les rideaux. Tu sembles assoupie, au fond de ton fauteuil rose. Mais je sais que tu m’observes à travers tes paupières mi-closes. Est-ce que je te fais peur ? Je ne peux pas t’en vouloir. Ce que je vois dans le miroir m’effraie. Mais, toi, peux-tu deviner ce que je vois ?
« Qui sont-ils ? » Je ne m’attendais pas à ta question, je ne m’attendais à ce que tu m’adresses la parole, que tu brises ce silence où plongent nos soirées… « Depuis janvier, tu n’es plus le même ! » As-tu passé les huit derniers mois à rassembler ton courage, à trouver les mots pour m’interroger sur cette visite qui, pour moi, en a rappelé une autre que je croyais avoir enfouie, enterrée à jamais et qui, pour toi, a creusé ce fossé qui ne cesse de s’élargir entre toi et moi ?

 Escorté par les deux bêtes de garde, je suis arrivé dans une salle que je ne saurais décrire après toutes ces années. De ce moment date ma première rencontre avec celui qui allait gâcher ma vie. Et la tienne, serais-tu tentée de dire, si tu savais … Il était assis sur une chaise, le dos tourné à la porte, les deux pieds posés sur une table de bois. Il semblait m’attendre. A mon arrivée, on lui a chuchoté quelques mots à l’oreille et il a répondu d’un vague signe de la main. Puis, il s’est levé et, au lieu de se retourner, a donné l’ordre qu’on m’emmène jusqu’à lui. Il parlait de cette voix que nul ne songerait à contrarier. Nous sommes restés debout, silencieux, en face l’un de l’autre comme pour graver à jamais nos traits respectifs, dans le coin le plus profond de nos mémoires.

 Je sursaute, comme à chaque fois que je pense à lui. Quand c’est mon sommeil qu’il vient hanter, je me réveille, haletant, en sueur et je fais les cent pas entre les murs de notre chambre dont le plafond me semble si bas, si pesant… Aussitôt ta question posée, tu détournes ton regard que tu plonges dans un livre. Tu ne t’attendais pas à une réponse, j’imagine.

@Doug88888 sur flickr
@Doug88888 sur flickr

 Ce qui a suivi a dépassé, de loin, les plus vilains des tours qu’une imagination puisse jouer, les plus effrayants des cauchemars qu’une nuit puisse créer. Je suis entré tout de suite dans mes fonctions. « Fossoyeur », voilà ce qu’on attendait de moi. L’ai-je tout de suite compris ? Me l’a-t-on appris en me l’annonçant d’un ton solennel, en me décrivant, avec beaucoup de sang-froid, toutes les tâches qu’on attendait de moi ? Pas du tout. J’ai tout simplement été jeté dans un fossé. La pelle à la main, c’est ma propre tombe que je croyais creuser. Chaque mouvement, chaque geste renvoyait vers moi des morceaux de chair, des os mêlés à la terre. J’ai vomi, puis je me suis évanoui. La crosse d’un fusil venu s’abattre sur mon dos m’a ramené à la réalité. Une nuée de petites bêtes s’étaient agglutinées sur la totalité de mon corps, comme une seconde peau, comme un habit que je n’avais pas choisi. J’ai creusé debout, puis à genoux, ne pouvant plus maîtriser les mouvements de mon corps. Les larmes qui m’aveuglaient se sont mêlées au sang qui avait arrosé cet enfer où je ne voulais pas plonger. J’ai creusé, en pleurant, en implorant. Plusieurs fois, j’ai levé la tête et j’ai crié qu’on me laisse en vie, que j’étais innocent. De nouveaux coups me répondaient, me sommaient de continuer. J’ai creusé en priant, les yeux fermés. J’avais fini par me résigner. Puis les premiers corps sont arrivés, lancés du haut de la fosse. J’ai accueilli, en soupirant de soulagement, cette mort qui n’était pas la mienne. J’ai redoublé de frénésie, j’ai creusé, j’ai enfoui…

 «  Qui sont ces hommes ? » Décidément, tu ne veux pas abandonner la partie. « Depuis leur passage, tu es encore plus silencieux que d’habitude. » Tu as bien raison, et j’ai toutes les miennes, que tu as le droit de connaître. « Ils m’ont eu l’air d’être des gens très respectables. Vous avez parlé sans hausser la voix et pourtant… » Tu te tais, tu baisses la tête puis tu me regardes droit dans les yeux. « Je suis à peu près sûre qu’ils sont venus t’annoncer quelque chose. Tu as pleuré. Ton long sanglot avait quelque chose d’animal. Ils t’ont laissé pleurer. Ensuite, ils ont encore parlé et ils sont partis. Ils n’ont jamais remis les pieds dans notre maison, mais c’est comme s’ils y étaient restés, là, entre nous deux… » Tu gesticules, tu te lèves et restes plantée devant moi. Nos genoux se touchent presque.

 La plupart mouraient sous la torture, d’autres attrapaient toutes sortes de maladies qu’un manque d’hygiène et d’alimentation pouvait générer. Ils expiraient entre les mains, sous les pieds du tyran ou de ses chiens fidèles; ou dans le coin d’une cellule. Dès qu’un garde prononçait mon nom, je comprenais. Je me levais et, sans discuter, j’allais creuser, enterrer. Je revois encore ces faces où la terreur a gravé ses traits, fils, maris, frères que quelque part on attendait.
En janvier dernier, les hommes que tu as vus sont venus m’annoncer que je ne devais plus avoir peur, qu’ils tenaient le tyran, qu’il allait être jugé. Je devais préparer mon témoignage, révéler au grand jour toutes les atrocités. Et, depuis, ô si tu savais, le couteau danse dans ma plaie.


Liban: pays de tous les possibles…

En tant que Libanaise, je ne m’étonne plus de rien. Plus aucun événement ne me touche, ne me perturbe ; car tout peut arriver, au pays de tous les possibles.

Dans mon pays, il est possible de vivre sans être jamais sûr si l’on est en temps de guerre ou en temps de paix.

Dans mon pays, il est possible de se retrouver sans président de la République.

Dans mon pays, il est possible que les députés décident de prolonger leur mandat.

Dans mon pays, il est possible de voir les tenants du pouvoir changer de discours comme on change de chemise.

Dans mon pays, il est possible de trouver sa maison, son quartier, noyés par la première pluie.

Dans mon pays, il est possible que la capitale devienne une décharge à ciel ouvert.

Dans mon pays, il est possible d’exporter ses déchets.

Dans mon pays, il est possible de payer des impôts sans rien attendre en retour.

Dans mon pays, il est possible que l’argent public soit gaspillé et que nul ne soit accusé.

Dans mon pays (qui compte près de quatre millions d’habitants), il est possible d’accueillir à bras ouverts près de deux millions de réfugiés venant de Syrie, d’Irak, ou du Soudan.

Dans mon pays, il est possible de vendre sa maison, ou le petit lopin laissé par ses ancêtres pour s’acheter une place, pour soi, pour sa femme et ses enfants, dans une barque de fortune pour aller n’importe où, mais ailleurs.

Dans mon pays, il est possible, croyez-moi, qu’un criminel, ancien ministre accusé d’actes terroristes contre ses compatriotes et ayant avoué ses crimes, soit jugé, emprisonné puis libéré sous caution, au bout de trois années.

Dans mon pays, il est aussi possible qu’un ancien criminel, jugé, emprisonné puis libéré, se présente aux élections présidentielles.

Dans mon pays, il est possible que des jeunes, croyant à la liberté d’expression, partis crier: « Nous réclamons des comptes » devant la porte d’un ministre, soient traînés de force, arrêtés, maltraités.

Au Liban, il est possible de vivre encore, révolté ou résigné jusqu’à l’insensibilité.


Madaya, j’ai rêvé de toi…

J’ai fait un rêve cette nuit.

J’étais assise au coin d’une rue. J’avais froid, je crois. Des frissons parcouraient mon corps. Je soufflais dans mes mains. Je les frottais les unes contre les autres puis, recroquevillée, je les enfonçais dans mon ventre, les glissais entre mes jambes… Rien n’y faisait, elles n’étaient plus que deux morceaux de marbre, deux vilains objets collés à mon corps, qui me faisaient souffrir et que je ne savais plus où mettre…

« J’ai faim« , murmura une voix dans mon dos. « Je meurs« , sanglota une autre à ma droite. Je les écoutai sans me retourner, le regard fixé sur mes mains qui allaient bon train, mendier une chaleur que mon corps ne pouvait leur prodiguer. « Du pain, du riz… » A présent, c’étaient de petits cris, des voix de plus en plus nombreuses, autour de moi, toutes faibles, comme le souffle d’un mourant qui expire son dernier vœu. Et soudain, je n’avais plus froid. La rumeur qui s’élevait, de plus en plus forte, en même temps qu’elle m’étourdissait, me réchauffa le corps, me brûla le cœur. Ils étaient si nombreux. Des jeunes, des vieux. Des enfants accrochés aux jupes de mamans qui, dans leurs bras, portaient des bébés trop fatigués d’avoir pleuré. Corps frêles, visages pâles, joues creuses, regards hagards. Je ne sais comment, il me sembla lire, sur le front de chacun, son nom, son histoire; et au fond des yeux, je vis défiler des rêves à n’en plus finir… Mon instinct porta mes doigts à mes poches. Il en sortit des bonbons, des biscuits et des douceurs sans noms qui me firent pleurer de joie. Des graines à profusion, du blé, des amandes et de grosses noix. Je sautai en envoyant en l’air mes bras, faisant pleuvoir cette nourriture autour de moi. Personne n’y toucha. Même les lèvres ne voulurent plus se desserrer. Du regard, ils me montrèrent de grosses chaînes et de lourds cadenas qui, entourant leurs chevilles, resserrant leurs poignets, les empêchaient de bouger.

Cette nuit, j’ai rêvé et, en me réveillant je pensais encore à ces pauvres gens affamés. Durant toute la journée, des écrans m’ont renvoyé leurs images: sur mon téléphone, sur ma tablette, ma télévision… ils étaient là, tout droit sortis de mon rêve. Je les ai reconnus et, tout d’un coup, j’ai encore eu froid, au coeur et aux mains.

Je suis sortie et il m’a semblé apercevoir une foule. Je m’en suis approchée et je me suis mêlée à ceux-ci qui, brandissant en l’air les photos des fantômes de mon rêve, criaient: « A mort le tyran! » Puis, au coin d’une rue, je me suis arrêtée. De grosses caisses recevaient des boîtes de conserve, des sacs de pâtes, de riz, de blé. D’autres, plus petites, des pièces, des billets. J’ai fait un don, remercié, félicité, prié. Et je m’en suis allée, l’esprit occupé à se figurer si, cette nuit, il serait encore temps de rêver.


Pénitence

Il ne pourrait dire exactement combien de temps il était resté dans cette pièce minuscule avec, pour seul compagnon, un vieux ventilateur qui ronronnait d’ennui au plafond. Il avait commencé par découvrir les lieux, sans doute pour apprivoiser cette peur qu’on avait voulu faire naître en lui et qui, effectivement, avait pointé le nez au moment où la porte s’était refermée.

« Affreux ce gris ! » avait été sa première pensée en regardant les murs de la pièce.
Il détestait cette couleur. On pouvait lui offrir une nouvelle boîte de feutres ou une merveilleuse collection de pastels, il retirait, sans attendre, le gris et toutes ses nuances, de la plus claire à la plus foncée. On pouvait lui demander de dessiner une souris ou de gros nuages chargés de pluie, il argumentait en gesticulant, inventait mille scénarios et finissait par poser sur son dessin les couleurs que son imagination voulait lui dicter. Mais point de gris. Jamais !

Il enregistra prudemment, comme s’il faisait un inventaire, tous les objets, tous les détails qui l’entouraient et il se promit de n’en oublier aucun. Ce n’était pas tous les jours qu’un bon élève comme lui, auquel on n’avait jamais eu rien à reprocher, allait en « pénitence ». Il avait fouillé dans sa mémoire pour trouver le mot. Il l’imagina, écrit en grandes lettres cursives sur le petit carnet qu’il aurait à présenter, le soir même, à ses parents. Son cœur se mit à battre la chamade. Il se raidit, ferma les yeux, serra les poings jusqu’à en avoir mal.

Si tu as la joie au cœur, tape des mains. Et les enfants tapèrent des mains. Tous, à l’unisson et il en fit autant. La pièce où on l’avait enfermé jouxtait la classe des plus petits de l’école. Si tu as la joie au cœur, claque les doigts. Il se détendit en imaginant les petits doigts qui se frottaient, les uns contre les autres, glissaient et n’émettaient qu’un léger bruissement. A leur âge, ça l’agaçait bien de ne pas savoir claquer des doigts, comme l’exigeait la chanson. Si tu as la joie au cœur, claque la langue. Il était déjà ailleurs. Il n’avait plus que quatre ans. Sa langue dansait dans son palais. Le son qu’elle émettait était juste assez fort pour parvenir à ses propres oreilles. Musique rythmée, aux notes douces, qui faisait balancer, même après des années, sa tête et son corps, de gauche à droite, d’avant en arrière. Si tu as la joie au cœur, tape des pieds. Et les petits souliers de marteler le sol couvert d’un grand tapis bariolé.

« Bizarre. Bizarre », trouva seulement à se dire Mme Dimani qui l’observait par une petite fenêtre, presqu’invisible de l’intérieur puisqu’elle l’avait habilement masquée par une grande armoire métallique. La cinquantaine, les cheveux relevés en chignon. Toujours le même costume bleu marine. « A croire qu’elle ne le lave jamais », plaisantaient les plus âgés de l’école dans son dos. Lui, jamais. Il n’osait même pas la regarder dans les yeux. Quand il lui adressait la parole, c’était toujours la tête basse, le regard rivé au sol. Il n’oubliait jamais les formules de politesse qu’elle chérissait : « je voudrais… », « s’il vous plaît… » et l’incontournable « je vous remercie » que les enfants devaient prononcer à n’importe quelle occasion, même suite à une rude correction. Evidemment, c’était pour leur « bien » qu’elle les entraînait dans son antre, qu’elle les y laissait aussi longtemps que nécessaire, le temps « qu’on réfléchisse à ce que l’on avait commis ! » Elle était fière d’elle-même et se félicitait de ses astuces qui lui garantissaient une supériorité sans égale sur tous ces petits êtres qu’on lui envoyait; rejetons qu’on ne pouvait plus supporter dans les classes.
Elle toucha son nez pour ajuster ses lunettes qui n’y étaient pas. Elle se ressaisit en les apercevant, à travers la vitre, sur sa table où s’amoncelaient, pêle-mêle, une dizaine de dossiers, quelques cahiers d’élèves et deux ou trois gobelets en plastique. Le garçon de neuf ans qu’elle voyait de dos se tortillait sur sa chaise, agitant mains et pieds. « Bizarre ! » répéta-t-elle encore. « Il a l’air heureux, pardi ! En vingt-cinq ans, j’en ai vu de toutes les couleurs. Les effrontés qui vous regardent sans ciller et qui, une fois que vous avez refermé la porte, font le tour de la pièce comme un lion dans sa cage. Les ‘‘ poules mouillées ’’ qui tremblent de la tête aux pieds et, une fois seuls, pleurnichent en se mouchant avec les manches de leur chemise. Les timides, les insensibles, les rêveurs, les rageurs… mais des heureux, comme des poissons dans l’eau, jamais vu !» Il lui fallut quelques minutes pour associer les gestes fébriles de l’élève qu’elle avait puni en l’enfermant dans son bureau aux paroles de la chanson entonnée à tue-tête par les enfants de la classe voisine. Et elle en voulut presque à ces derniers de perturber son stratagème. « Il est vrai que ce môme ne ressemble en rien à ceux qui ont déjà posé leurs fesses coupables sur ma chaise, continua-t-elle, en pensée. Toujours arrivé à l’heure. Le costume immaculé et bien repassé. Les souliers bien cirés. Les ongles régulièrement coupés. Les résultats scolaires… une vraie fierté ! » La Dimani n’en était que plus embarrassée. Elle avait fait un effort, toute à l’heure, pour ne pas montrer son irritation lorsque la maîtresse d’arabe, après l’avoir convoquée de vitesse dans sa classe, lui avait mis sous le nez, en le poussant négligemment par les épaules, le petit Farid Malwoun. Elle fut tentée de lui lancer, entre ses dents : « C’est pour le Malwoun que tu m’as fait grimper les escaliers, jusqu’au troisième étage ? C’est pour lui que j’ai laissé refroidir sur ma table mon premier café de la journée ! » Mais elle n’en fit rien. Elle se contenta de froncer les sourcils. « Il n’a pas fait son devoir, » avait déclaré la maîtresse sur un ton de magistrat. « Je m’en fiche ! » avait failli répliquer la surveillante. « Pas fait son devoir ? » répéta-t-elle plutôt, bien haut ─ de manière à se faire entendre de tous ─, en détachant les syllabes, question de se donner le temps de cogiter, de décider de ce qu’il fallait dire et/ou faire par la suite. Or, décidément, elle n’était pas du tout inspirée. Elle entraîna le coupable en dehors de la classe, puis devant elle, sur les escaliers, en direction de son bureau. Une fois arrivée devant le ‘‘ cachot ’’, elle avait déjà oublié la raison pour laquelle l’enfant était là et ne songeait qu’à la façon de lui faire payer le désagrément qu’il lui avait causé en l’obligeant à se déplacer. Son imagination, pourtant riche en ressources, ne lui dicta rien. Alors, sans rien dire, même pas le classique ‘‘ Tu réfléchiras là à la façon de réparer ce que tu as commis ’’, elle l’avait introduit dans son bureau où elle l’y avait laissé.

​Les enfants s’étaient tus. Il tendit l’oreille, ordonna à son cœur de se calmer afin de ne pas rater le début de la chanson suivante, mais… rien. L’endroit fut plongé à nouveau dans un silence inquiétant. Il regarda la porte. Il lui suffirait de se lever, de faire quelques pas, de l’ouvrir et de sortir. Et s’il tombait nez à nez avec l’ogresse ? Il rougit comme si elle pouvait lire dans ses pensées.

​Quelque part sur une petite table de travail qui occupait un coin du bureau, le téléphone sonna. Au même moment, l’ogresse et sa victime sursautèrent. La première se décida finalement à s’introduire dans la pièce. Sans jeter un regard à l’enfant, elle balaya d’un geste un fouillis de papiers qui étouffait la sonnerie du vieil appareil… gris ! Elle décrocha et lança aussitôt un « Allô ! » autoritaire qui cloua le jeune garçon à son siège. Suivirent des « oui », puis des « mmm » séparés par des intervalles de silence pendant lesquelles elle hocha la tête ostensiblement. Quand elle eut raccroché, elle tourna la tête à gauche puis à droite, comme si elle cherchait quelque chose. Puis elle se dirigea vers l’armoire métallique dont la porte lui résista un moment avant de s’ouvrir dans un grincement aigu. Elle en tira une pile de feuilles, et un stylo. Elle posa le tout bruyamment devant l’enfant qui avait suivi son manège du regard.
« Tu écriras là-dessus les raisons pour lesquelles ta maîtresse est fâchée. »
L’enfant ne comprit point pourquoi c’était à lui d’écrire alors que si la maîtresse le faisait, elle expliquerait mieux ce qui la « fâchait ». Il se garda toutefois d’exprimer sa pensée à voix haute. Et d’ailleurs, s’il avait voulu le faire, il n’en aurait pas eu le temps car, à peine avait-elle prononcé sa phrase, que la surveillante quitta la pièce en refermant la porte.

MALWOUN Farid​​​​​​                                                                                    Mercredi 16 mars 1988

​Il prépara la page, comme il avait l’habitude de le faire dans tous les travaux scolaires ; nota son nom, son prénom et la date, en traçant soigneusement les lettres. Il ne savait trop ce qu’il fallait écrire par la suite. Non que la consigne lui parût difficile, au contraire, il la trouvait d’un ridicule ! Et c’était justement là le problème. Il détestait tout ce qui était ridicule : les tenues qu’on voulait lui faire porter aux grandes cérémonies, les jeux qu’il était obligé d’inventer lorsque les copines de sa mère venaient accompagnées de leurs… filles ! Or, il avait toujours su se débrouiller. Rien de plus facile que de tacher la tenue obligatoire en y renversant un bol de chocolat ou en secouant, dessus, une tartine de confiture. Plus d’une fois, il avait fait semblant d’être fiévreux et avait filé dans sa chambre où il restait enfermé jusqu’au départ des visiteuses et de leur progéniture. Mais, là, la situation était différente.

Pourquoi la maîtresse est-elle fâché ?
​Parce que je n’ai pas fait le devoir.

​Voilà qui était fait. Il posa le stylo, relut les phrases qu’il venait d’écrire, ajouta un e à la fin d’un adjectif qu’il avait oublié d’accorder. Dix minutes passèrent, pendant lesquelles il relut une centaine de fois ces deux phrases.
​Dans le couloir, quelqu’un secoua fébrilement une cloche. Il eut tout juste le temps de percevoir les sonneries qui retentirent, presqu’au même moment à chacun des étages supérieurs. Car tout de suite après, il entendit les cris de joie poussés par les gosses de maternelle. Une fois les portes ouvertes, ces derniers jaillirent de leurs classes. Leur course effrénée en direction de la cour des petits, leurs éclats de rire, le crissement de leurs chaussures, les bousculades, les inévitables sanglots et la voix des maîtresses qui s’égosillaient… tout cela parvint jusqu’à lui, remplit la pièce où il commençait à étouffer. Lorsque tout ce tapage devint un lointain bruit de fond, quelque peu rassurant, il tenta de brider son imagination exubérante qui avait commencé à lui jouer des tours. Non, il n’était guère perdu, oublié quelque part au milieu du dédale souterrain d’une pyramide géante. Non, il n’était pas pris au piège d’une malédiction. Le plafond ne devenait point de plus en plus bas ; les murs ne glissaient pas en sa direction…Il bondit sur ses pieds, respira un bon coup et tourna plusieurs fois autour de sa chaise.
« Pourquoi suis-je là ? » s’interrogea-t-il à mi-voix. Il jeta un coup d’œil à la feuille qu’il avait noircie. Cette feuille était son passeport pour la liberté, à condition de contenir la réponse à sa question et, en l’occurrence, à celle de Mme Dimani. Or, décidément, cette réponse ne s’y trouvait pas. Le rythme de sa respiration s’accéléra. Il était comme un condamné qui devait rédiger son propre plaidoyer avant l’arrivée du juge suprême.

Pourquoi la maîtresse est-elle fâchée ?
Parce que je n’ai pas fait le devoir.


Il traça une ligne au-dessus de la réponse qu’il avait rédigée toute à l’heure, et se remit à écrire.

Tout a commencé hier, à neuf heures pendant le cours d’arabe. Les cours d’arabe, il y en a tous les jours sur mon emploi du temps. Et tous les jours, c’est pareil. La maîtresse arrive et s’arrête au seuil, le dos tourné à la classe. Elle converse un moment avec les autres maîtresses qui rejoignent elles aussi leurs cours. Puis, quand le silence règne à peu près dans le couloir, elle entre enfin, les sourcils froncés. Elle est presque toujours fâchée, la maîtresse d’arabe.
Elle pose son sac sur sa chaise. (Je ne sais pas si je dois dire « sa » chaise, je la vois rarement assise dessus.) Elle s’approche de moi. Je comprends tout de suite, que je dois m’écarter. Je me pousse, me colle presque à mon copain qui est assis à côté de moi, au premier rang. Nos livres eux-aussi se côtoient, se superposent pour faire place aux fesses de la maîtresse. J’éloigne mes livres pour qu’elle installe son derrière et je déplace le mien pour qu’elle puisse poser ses gros pieds sur mon siège.
​Et la leçon commence. La maîtresse, haut perchée, lit à voix haute. Nous, devant elle, répétons en l’imitant. Ensuite, sans se lever, elle désigne une page, indique un exercice. Tout le monde travaille. Le sifflement qu’elle émet, toutes les minutes, en passant sa langue sur ses dents m’empêche de me concentrer. Peu après, sa main saisit ma grande règle. Elle la glisse dans son dos, sous sa chemise et se met à se gratter. C’est mon père qui me l’a achetée, cette règle. Il m’a dit qu’elle était faite en bois de cèdre. C’est l’arbre qui se trouve sur le drapeau de mon pays. J’en suis fier, ma règle. Je la range avec le plus grand soin, la prête rarement aux copains. Dans mon cartable, pour pas qu’elle se casse, je la glisse dans mon livre d’Histoire. La maîtresse, elle, ne sait pas que ce n’est point une règle ordinaire. Parfois, je pense qu’elle ne sait même pas que c’est une règle.
​Dès qu’ils ont terminé, mes copains défilent, l’un après l’autre, devant elle avec leurs cahiers. C’est avec mon stylo rouge qu’elle corrige leurs erreurs, signe leur travail. Pendant qu’elle griffonne, ils me regardent, me font des grimaces. Moi, je ne bouge pas. Je résiste pour ne pas me tordre de rire.
Puis vient le moment où elle regarde sa montre puis se lève. Pas de chance pour les derniers arrivés. Elle les renvoie d’un geste, tape dans ses mains pour les calmer. Moi, je respire et, elle, se dirige vers son tiroir. Elle prend un sac en plastique transparent contenant une pomme, ou une banane, et un petit couteau. Tous les jours, c’est pareil. Elle épluche le fruit et le découpe. Les épluchures vont dans le sac, les morceaux de fruits dans une boîte carrée, de couleur rose, dont le couvercle porte un prénom tracé en grandes lettres de différentes couleurs : KIKI, avec une couronne à la place du point de chaque « i ».
Kiki, c’est sa fille. Tout le monde le sait. Tout le monde sait aussi que sa classe est située au fond du couloir des maternelles, puisque notre maîtresse le répète quotidiennement au facteur de la journée. Le facteur c’est celui qu’elle choisit pour aller remettre la boîte à sa « princesse », c’est comme ça qu’elle l’appelle.
Hier, c’est sur moi que la chance est tombée. Je n’ai pas caché ma joie. Fier comme un dindon, j’ai pris la boîte et j’ai filé comme une flèche à destination. C’est ce moment qu’elle a dû choisir pour indiquer, à tous, qu’il fallait faire à la maison la suite des exercices de la page. A tous, sauf à moi. Je l’ai découvert ce matin quand tout le monde a sorti son devoir. Tout le monde, sauf moi.

Pourquoi la maîtresse est-elle fâchée ?
Parce que je n’ai pas fait mon devoir.

Au moment où il posait un point final à son texte, la Dimani revint dans la pièce. Il était prêt et se sentait soulagé. Il l’entendit arriver et sans crainte, leva la tête et se mit debout. Or, il ne put s’empêcher de sursauter en apercevant dans ses mains, une petite boîte rose, carrée, avec deux couronnes sur le couvercle. Il lâcha inconsciemment le papier qu’il serrait entre ses doigts et qui glissa sous l’armoire en métal. Il ne tourna pas la tête, ne chercha pas à le ramasser. Sa geôlière elle-même ne semblait pas s’en soucier. Elle s’approcha de l’enfant et se pencha légèrement vers lui.

Il ne saurait dire, après toutes ces années, combien de temps il était resté dans cette pièce. Mais, il se souvient, qu’au moment d’en sortir, l’inoubliable Mme Dimani lui avait remis une boîte avant de lui lancer, en lui montrant la porte : « La classe au fond du couloir ! »