« On ne voit bien qu’avec le coeur »

Il avait à peine huit ans. Il était assis sur la dernière marche d’un perron, la tête basse, le visage entre les mains. Il avait ôté ses grosses lunettes à monture noire et les avait laissées tomber à ses pieds. De ce fait, les objets qui l’entouraient avaient perdu leur contour. Les maisons voisines qu’il caressait du regard n’étaient plus que des masses sombres lointaines. Il ne fit même pas l’effort d’identifier les silhouettes vagues qui allaient et venaient dans la rue. Il le savait bien. Sans ses lunettes, il était incapable de distinguer son propre reflet dans un miroir.

« Myope comme une taupe », avaient lancé ses copains en le montrant du doigt, devant la porte de l’école. Il essuya du revers de sa main les larmes de rage qui coulaient depuis un moment sur ses joues, et qui rendaient sa vision encore plus trouble. Il fixa le bout de ses chaussures dont les lacets étaient défaits. Puis il poussa, du pied gauche, les lunettes qui glissèrent vers le bord de la marche puis dégringolèrent jusqu’au bas du petit escalier de pierres grises. Des bruits de pas le firent sursauter. Il se leva d’un bond et tourna le dos à la silhouette de son père qui montait les marches sans se hâter. Quand il fut arrivé à sa hauteur, ce dernier posa une main sur son épaule, lui signifiant qu’il n’était pas aveugle à son chagrin. Comme d’habitude, il ne lui demanda rien. Il l’entraîna en le poussant légèrement devant lui. Il sortit sa clé qu’il gardait toujours au bout d’une chaîne attachée à la ceinture de son pantalon. Le jeune garçon, lui jeta un coup d’œil rapide en coin. Il remarqua que son père avait ramassé les lunettes qui étaient en piètre état. Il serra les poings et baissa la tête.
Ils franchirent ensemble la porte d’entrée. Le père accrocha son chapeau et sa cane puis entra dans son bureau. Le fils lui enjoignit le pas. Dès qu’il pénétra dans la grande pièce, il se sentit en terrain sûr. Tout à coup, il n’avait plus envie de pleurer. Cet endroit était magique. Deux murs perpendiculaires étaient tapissés de livres du sol jusqu’au plafond. Des encyclopédies, des romans, des essais… écrits dans plusieurs langues, rangés par thème. Son père pouvait parler, pendant des heures, de ces livres comme s’il parlait de ses propres enfants. Il connaissait de mémoire la date à laquelle il avait acquis chacun et accompagnait souvent chaque date d’une anecdote ou du récit d’un événement majeur. Il avait glissé à l’intérieur de chacun une coupure de journal ou un simple mouchoir en papier pour marquer une page qui lui plaisait particulièrement. Il pouvait se lever au milieu d’une discussion, laisser ses interlocuteurs dans le salon et venir prendre dans sa bibliothèque un livre dont il insistait à lire un passage, à voix haute, pour appuyer ou justifier ses propos. Toufik, lui, n’avait jamais été un grand lecteur. « Je ne serai jamais capable de lire tout ça et puis, papa, vous me racontez si bien ce qu’il y a dedans que je n’en sens pas le besoin ». En l’écoutant répéter ces paroles, son père fronçait légèrement les sourcils, sans plus. Il ne l’avait jamais forcé à faire quoi que ce soit.
Le père de Toufik était aussi un grand collectionneur. Il possédait une large collection de monnaies rares. Il avait orné un mur de son bureau d’une série de vieilles armes : sabres, poignards, pistolets… Mais, ce dont il était le plus fier, c’était sa collection de pièces pour les jeux d’échecs. Devant la grande fenêtre qui occupait le quatrième mur de son bureau, il avait fait installer une table ronde sur laquelle il avait posé un plateau de jeu. Il changeait les pions au gré de son humeur, ou selon le caractère de son compagnon de jeu. Il les essuyait lui-même, avec le plus grand soin, les enveloppait dans des housses de velours écarlate, puis les rangeait dans un coffre-fort. Cet endroit exerçait sur Toufik un charme incomparable qui, il en était sûr après toutes ces années, était dû à la seule présence de son père. Ce dernier possédait cet art d’y introduire les gens et de les entraîner dans un autre monde grâce aux objets qui avaient chacun son histoire, son passé. Ce jour-là, Toufik n’avait pas eu besoin de raconter ce qu’il avait sur le cœur. Son père, comme d’habitude, avait tout compris. L’enfant se laissa tomber dans un grand fauteuil, devant la « table aux échecs ». Ses pieds, qui ne touchaient pas le sol, se balançaient dans le vide. Son regard suivait les gestes de son père. Ce dernier ouvrit un tiroir, y rangea les lunettes, ou ce qui en restait, et y prit un grand livre que Toufik identifia, dès qu’il fut posé sur ses genoux, comme étant un vieil album de photos en cuir noir avec des dorures à chaque coin. Il n’y toucha pas et attendit que son père prenne la parole

C’était la première fois qu’il lui parlait de sa mère

« Regarde. Regarde bien cette femme dans les photos, c’est ta mère. Le jour où je l’ai rencontrée, au cours d’une fête organisée par des étudiants de l’université que nous fréquentions tous les deux, elle était assise à l’écart, un verre à la main, le regard perdu dans le vide. »
Toufik se souvenait de chacun des mots que son père lui avait murmurés ce jour-là. C’était la première fois qu’il lui parlait de sa mère. On avait accroché une photo d’elle dans sa chambre d’enfant. Mais, sur les pages qu’il avait sous les yeux, elle était beaucoup plus jeune. Les cheveux blonds, longs, bouclés. Le sourire éclatant. Sur le mur, en face de son lit, elle était plutôt sérieuse, on dirait même triste. Un autre détail attira son attention. Sur toutes les photos, sa mère portait de grandes lunettes. Inutile de fouiller dans sa mémoire, il ne gardait d’elle aucun souvenir, rien que cette image qui ornait le mur de sa chambre et sur laquelle aucun verre ne cachait ses yeux.
« Je ne suis plus capable de dire ce qui m’a attiré vers elle. Je l’ai invitée à danser. Elle a baissé les yeux et m’a avoué qu’elle craignait de me marcher sur les pieds, car elle avait laissé chez elle ses lunettes qui, selon elle, la rendait trop moche. Sa franchise m’a touché. Sans réfléchir, je l’ai prise par la main et je lui ai demandé de me montrer où elle habitait. Elle m’a regardé, l’air surpris, mais elle a obéi sans discuter. Décidément, elle s’ennuyait trop dans cet endroit obscur où elle ne voyait pas grand-chose en dehors du verre qu’elle serrait entre ses mains. »
Il avait été sa planche de salut. Elle s’était accrochée à son bras. Ils avaient marché pendant deux longues heures dans les quartiers de la ville. Les veilleurs attablés sur les trottoirs des cafés les avaient pris pour des amoureux qui se baladaient à la lumière des réverbères. Un couple avait même bu à leur santé !
« Quand elle s’est arrêtée devant un immeuble de trois étages à la façade peinte d’un jaune très clair, j’ai compris que nous étions arrivés à destination. Je ne lui ai pas donné le temps d’ouvrir la bouche. Je lui ai demandé, ordonné presque, de monter chercher ses lunettes. Elle a hésité mais elle a dû comprendre que j’étais quelqu’un de très têtu. Elle a disparu. A peine cinq minutes. Puis, elle est redescendue. J’ai pris l’objet qu’elle cachait dans son dos, je le lui ai posé sur le nez. J’en ai ajusté la monture derrière ses petites oreilles et je l’ai embrassée, au beau milieu de la rue. »
A huit ans, Toufik avait enregistré les paroles de son père sans chercher à trop les comprendre. Il était ravi qu’on lui parlât de la personne qui l’avait mis au monde. En grandissant, il s’était répété des dizaines, voire des centaines de fois, cette scène unique et y avait greffé, à chaque fois, des sens et des interprétations qui s’enrichissaient grâce à cette compréhension du monde qui s’acquiert avec l’âge. De cette scène, il lui restait, telle une épave flottant à la surface, l’image d’un amour de jeunesse, un amour fou qui ne se souciait point des apparences.

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.

13 Commentaires

  1. Je ne peux qu’apprécier ce que tu écris, ton style, la fluidité de tes mots, les images que tu peins avec tes paroles, les sentiments que font naître en moi tes phrases. J’aime lire ce que tu dessines. C’est tout simplement sublime. Et j’attends impatiemment de lire encore plus. Merci à toi ma chère.

    1. Ma très chère Nidal
      Comme toujours, ton commentaire me touche au plus profond de moi-même. C’est un grand honneur pour moi, mais aussi un bonheur indescriptible. Merci de ta fidélité. Tant qu’il y aura des personnes comme toi qui apprécient ce que je « dessine » comme tu dis, eh bien, ma plume continuera de courir.
      Merci Nidal

    1. En effet, le passage que j’ai publié fait partie d’un début de roman que je terminerai peut-être un jour. Ton commentaire, ma chère Elsa, fait renaître en moi l’envie de venir à bout de ce projet. Merci en tout cas d’avoir eu la patience de lire mon récit.

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