#Mondochallenge : celle qu’on croyait devenue indifférente

Je m’arrêtais un moment et, reprenant mon souffle, j’envoyais mon regard inquiet vérifier qu’elle était bien installée à sa place habituelle.

Du haut de mon promontoire, je devinais le bout de son foulard aux couleurs sombres derrière la haute clôture grillagée. Puis, aussitôt, je dévalais la pente raide à toute vitesse sur mes petits pieds. Parfois je fermais les yeux, abandonnant mes paupières closes à l’assaut du vent. J’avais l’impression de voler. Le sable et les petits cailloux qui se faufilaient entre la fine semelle de mes sandales d’été et la plante de mes pieds étaient pour moi la seule preuve que ces derniers avaient foulé le sol avant d’arriver à sa hauteur. Debout, devant sa chaise en paille tressée, elle suivait du regard ma course effrénée. Ya tayta ala mahl ! me criait-elle invariablement. Je m’arrêtais quelques instants à peine, le temps de glisser mes doigts à travers le grillage contre lequel je collais mon visage, avant de traverser, toujours en courant, le dernier bout de chemin qui me séparait de la porte d’entrée. Je martelais le bois de toute mes forces, avec mes petits poings, et je l’interpellais à tue-tête : Tayta… Tayta… Puis mon oreille venait prendre la place de mes mains afin d’entendre sa voix qui se rapprochait me lancer de loin : Yalla yalla !
Je me jetais dans ses bras, la renversant presque, et restais accrochée à elle tandis qu’elle me guidait, dans un dédale de salons et de chambres plongés dans une douce pénombre, vers une terrasse baignée de lumière. Elle s’asseyait,  me prenait contre elle et répétait à chaque fois, dans un éclat de rire, que j’étais devenue bien trop grande pour ses vieux genoux. Pourtant, elle ne me repoussait jamais. Je sentais dans mon dos, à travers le tissu de ma robe, sa main qui passait et repassait, qui dessinait des ronds puis caressait mes cheveux, relevant les mèches qui collaient à mon front. J’enroulais les siennes autour de mes doigts, elle étaient bouclées et rêches, je les tirais vers le bas pour les offrir à mon regard qui se délectait de les voir surgir de leur cachette avant d’y retourner d’un trait, quand je décidais de les lâcher. Sa voix me berçait de mots tendres, de surnoms au goût de miel. J’étais sa princesse, sa chatte, sa fierté, son bonheur.

Je m’arrête un moment et, reprenant mon souffle, j’envoie mon regard inquiet vérifier qu’elle est bien à sa place…

Je reste immobile dans l’embrasure de la porte, sur la pointe des pieds, mes talons aiguilles touchent à peine le sol. Elle est là. Elle devine ma présence. Elle tourne la tête. Elle me fixe du regard. Je ne bouge pas. Je ne dis rien. Je ne la quitte pas des yeux. Une chaise est poussée, parfois deux. Ils se lèvent, ils m’embrassent et me remercient, ils me demandent des nouvelles. Ils me parlent d’elle. Je les écoute à peine. Ils se tournent vers elle, montrent le plateau de son déjeuner puis son corps frêle. Ils me parlent encore d’elle qui ne leur parle plus, ne les reconnaît plus, ne s’inquiète plus de leurs malheurs chantés comme de tristes litanies. Elle ne ne sourit plus de leurs petits bonheurs qu’ils ne manquent pourtant jamais de lui raconter. Ils se désolent, blâment les années, maudissent le temps qui passe. Ils mentionnent le passage d’un médecin, parfois deux, dont ils répètent les paroles dans lesquelles reviennent des mots barbares : indifférence, apathie… Puis ils s’en vont.

Je m’approche d’elle, je me glisse à ses côtés. Je règle ma respiration au rythme de la sienne. Je sens son souffle contre mon visage. Je touche le sien, promène mes doigts sur les rides qui sillonnent ses joues creuses. J’embrasse ses petits yeux, son front, je caresse sa tête… Puis, d’un bond, je me lève. Elle sursaute. Ya tayta ala mahl, auraient peut-être souhaité murmurer ses lèvres qui, faute de quoi, tremblent légèrement. Tayta ya tayta : je souffle à ses oreilles. Je ne rêve pas. La pénombre dans laquelle la chambre est plongée ne m’empêche pas de voir sa tête danser. Légèrement. Dodeliner. Je la soulève d’une main, et je glisse l’autre sous son dos fatigué d’être resté trop longtemps allongé. Je dessine dessus, à travers le tissu de sa robe, des cercles qui s’élargissent, se resserrent…

Yalla yalla, dis-je au bout d’un moment. Et je saisis son assiette. Je pose la cuillère au bord de ses lèvres qu’elle entrouvre pour céder passage à la soupe tiède qui sent bon le poulet et les herbes fines. C’est elle qui a inventé, autrefois, la recette. A tâtons, du bout des doigts, je cherche sur les coins de sa bouche les grains de riz qu’elle a longuement sucés mais qu’elle ne peut plus avaler.  Et je recommence… Une clé tourne dans la serrure. Le bruit d’une porte qui se referme marque la fin du repas.

Je me penche vers elle. Et tout en essuyant sa bouche, lui signale que je pars, que mon travail m’attend, que je reviendrai. Elle me regarde. Hoche la tête. Elle a compris. Et au moment où un tiers signale sa présence, je la vois tourner la tête, le regard dans le vide… indifférente.

 

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.
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5 Commentaires

  1. Comme si le temps revient en arrière et me rappelle ma sitti à moi. Chère Rima tu m’as fait vivre l’histoire de ma grand mère et j’ai les larmes aux yeux. Merci

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