Il était une fois, le Liban

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Il était une fois, dans une montagne du Liban _celle qui fait face à la grande mer bleue_ un lopin de terre. Un petit lopin à la lisière d’une forêt couverte de cèdres aussi vieux que le monde. Sur cette terre, on avait fait bâtir une maison, celle-là que l’on reconnaissait à sa grande porte en bois de chêne. Un immense chêne aux branches noueuses, aux racines profondément enfouies dans le sol. Celui-ci qui était là, bien avant la maison et que l’on avait coupé pour la faire construire. C’était Ayoub qui l’avait bâtie. S’appelait-il vraiment ainsi ou était-ce en raison de sa patience et de son endurance qu’on lui avait collé ce surnom, lui qui avait taillé, transporté, posé l’une sur l’autre toutes les pierres de ces hauts murs blancs ?

Derrière ces murs, vécurent je ne sais combien de générations. Celles-ci avaient cultivé, tout autour de la maison, une vigne et une oliveraie. Deux champs qui avaient nourri généreusement, au fil des ans, enfants et petits-enfants.
En une année, nul ne saurait préciser laquelle, l’hiver se fit attendre plus que d’habitude et l’été arriva beaucoup trop tôt. La terre s’en offusqua, les champs s’en plaignirent et leurs arbres levèrent obstinément au ciel leurs longues branches stériles.
Enfants et petits-enfants courbèrent l’échine et suivirent la direction du vent. Ils s’en furent, de par le monde, traînant les pieds loin de ces murs, loin de ce toit.
Tous, sauf Ayoub, celui-ci à qui on avait donné le prénom _ou le surnom, que sais-je_ de ce glorieux arrière-grand-père; ainsi que son cousin qui _vous ne vous en étonnerez sans doute pas_ portait le même prénom. Pour ne pas les confondre, nous les désignerons à partir de là par Ayoub du raisin et Ayoub des olives car, comme leurs surnoms laissent entendre, l’un s’occupa de la vigne et l’autre de l’oliveraie.
La tâche ne fut point facile mais les efforts furent récompensés. Et ceux-ci qui pendant des années travaillèrent d’arrache-pied, à en perdre l’appétit et le sommeil, ne vinrent à se croiser qu’à de rares moments où, s’arrêtant pour reprendre haleine, se tournaient le dos pour continuer à suer, chacun de son côté.
Les grappes furent cueillies, les olives pressées. Au souvenir des sombres années, Ayoub de la vigne et celui des oliviers, chérirent leurs fruits et les enfouirent loin des regards, craignant d’en manquer. Chacun en priva son cousin et quand le reste de cette glorieuse descendance revint en réclamer, les disputes éclatèrent et la haine trouva son chemin vers cette montagne, vers ce lopin. Elle traversa la lourde porte de chêne et fit la loi dans cette maison où tous continuèrent de vivre, abrités par le même toit.
Ceux qui s’entouraient de grappes, en dégustaient à chaque repas, mais n’en enviaient pas moins, ces carafes pleines d’huile qu’ils apercevaient chez leurs cousins. Ces derniers en faisaient de même et ceux qui n’avaient rien en voulaient aux autres à qui ils reprochaient injustice et mauvaise foi.

Cette histoire s’était-elle achevée comme se terminent les jolis contes de fées?

Je n’en sais rien car, juste avant la fin, mon père baissait toujours le ton, se taisait puis reprenait à haute voix:

« Il était une fois, plusieurs fois même, dans une montagne du Liban, un lopin de terre… »

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.

4 Commentaires

  1. Vous avez gagné des prix cela ne m’étonne aucunement . L’étonnement m’est venu en lisant vos contes,vous m’avez transformé en un petit enfant.

  2. Des émotions pures comme l’eau printannière des sources qui n’ont pas leur pareil.
    Merci pour cette promenade des plus rafraîchissante, malgré la nostalgie, elle dépeint les vraies couleurs d’un pays, son territoire qui vivra peu importe le peuple qui l’habite !

  3. Une sensibilité à fleur de peau , contagieuse , pilotant le couple espace / temps avec une infinie tendresse génératrice de beaucoup de nostalgie , et il y a  » algie » dans nostalgie

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