D’une fenêtre à l’autre…

credit: Carlos ZGZ on flickr
Expérience d’une nouvelle rédigée à trois, chacun de son côté. Trois mondoblogueurs, dans trois pays, Abdelkrim Mekfouldji, Samantha Tracy et moi:  l’histoire commence en Algérie, se poursuit à Dakar et se termine à Tripoli, au Liban.
La thématique est « De ma fenêtre ».

Du courrier, je n’en reçois presque jamais.

A longueur de journée, toutes sortes de notifications font vibrer mon téléphone portable, histoire de m’avertir que le monde extérieur souhaite faire irruption dans mon quotidien. Mais une lettre, une vraie, portant les empreintes de son expéditeur, pliée et glissée dans une enveloppe cachetée… jamais, presque jamais. Or, je ne sais quel hasard a fait parvenir jusqu’à ma porte ce courrier qui, ironie du sort, ne m’est même pas adressé. Cela m’a-t-il empêchée d’y fourrer le nez ? Pas du tout. Pas que je sois particulièrement curieuse, mais je n’aurais pas pu faire autrement après avoir lu, écrits en grandes lettres au-dessus de l’adresse du destinataire, ces mots qui ont mis un peu plus de lumière dans mon regard, un peu plus de feu dans mon cœur et un grand sourire sur mes lèvres : A l’inconnu d’Alger.

Accoudée à ma fenêtre, une tasse de café à portée de main, les rayons timides du soleil de mars sur les joues, j’ai ouvert la lettre et je l’ai lue d’un trait, comme une assoiffée qui reçoit en pleine gorge l’océan, une naufragée qu’une vague lance contre un rocher auquel elle tente, de toutes ses forces, de s’agripper.

D’une fenêtre à Alger, un roman est tombé. D’une autre, à Dakar, une lettre est partie, comme un avion en papier, avant d’atterrir à mes pieds. Devant ma fenêtre, à Tripoli au nord du Liban, j’invente, les yeux fermés, les premières lignes d’une longue lettre que je ne tarderai pas à coucher sur les lignes d’une feuille arrachée à un cahier…

Photo by JosiE on Reshot

Photo by JosiE on Reshot

A l’inconnu d’Alger

Au lieu d’une lettre, vous en recevez en ce jour deux, rangées dans une même enveloppe. Deux lettres qui vous sont adressées par deux femmes : une que vous connaissez à peine, à en croire ses lignes et l’autre que vous n’avez jamais rencontrée, que vous ne rencontrerez sans doute jamais. Cette dernière, c’est moi.

Une lettre provenant du Sénégal au lieu de parvenir en Algérie, a fait escale chez moi, au Liban avant de repartir chez vous. Je l’ai lue et du coup, je me suis glissée sans crier gare dans une histoire qui n’est pas la mienne. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à jeter un œil par votre fenêtre. Je suis entrée chez vous, j’ai feuilleté le livre que vous aviez sur les genoux. J’ai connu, avant vous, les détails de la vie de la femme qui vous intrigue. Elle aussi, j’ai eu le toupet de me mettre à sa fenêtre et d’admirer les rues de sa ville. Je vous dois peut-être des excuses, à vous deux ; et pour me faire pardonner, je vous invite à tremper vos lèvres dans mon café.

Chez moi, le matin, les femmes lisent l’avenir, réunies autour d’une tasse, les yeux rivés sur le marc, sans y croire vraiment. Quelquefois pour chasser l’ennui, la plupart des fois pour faire naître, dans le cœur l’une de l’autre, un espoir qui, au réveil, n’est pas toujours au rendez-vous. Au réveil, moi aussi, souvent, je broie du noir. Ces jours-là, mon café, lui, est blanc. Installé sur le bord de ma fenêtre, il puise ses couleurs et ses saveurs dans ce petit monde qui s’offre à mon regard.

Du haut de mon septième étage, depuis que je suis née, j’ai droit au même morceau de ciel et, au loin, au même pan de montagne.

J’ai à portée de vue, presque à portée de main, les mêmes terrasses et les mêmes balcons, excroissances qui en disent long de ce qui se mijote à l’intérieur de chaque maison, entre-deux où on s’ingénie à montrer sa vie comme on étend son linge ou à la cacher. On s’y installe, seul, plongé dans ses pensées. On l’aménage en observatoire. On y invite son voisin pour bavarder devant une tasse de thé. Ou alors, chacun chez soi, accoudé à la balustrade, le cou tendu vers le bas, vers le haut _ ça dépend_ on se salue, on s’enquiert de la santé de chacun, on lance la conversation, on l’alimente ; les rires fusent en même temps que les rumeurs ; les minutes passent, parfois les heures… Et dans cet éternel décor, impérissables sont les fleurs, les pousses de menthe et de basilic plantées dans des pots de fortune. Incontournable est cette balançoire aux coussins bariolés, aux jointures qui grincent. Inévitable est ce rideau de tissu à rayures ou à gros carreaux que l’on tire pour tenir loin du mauvais œil et des regards indiscrets, les secrets de sa cuisine, le décor de son salon, mais aussi les rêves et les cauchemars que la dernière nuit en partant a laissés sur les oreillers.

J’aperçois aussi les fenêtres qu’on ouvre puis qu’on referme, selon le temps qu’il fait dehors ou, tout simplement, selon l’humeur du moment. Il y a celles aux volets toujours clos, scellés par un lourd voile de poussière laissé là par les années. Il y a celles, comme la mienne, qu’on ne ferme jamais ni de jour ni de nuit. Ecran sur lequel défilent des histoires vraies, souvent inachevées. Narine ouverte au vent et aux senteurs qu’il ramène. Bouche offerte à tout venant. Oreille tendue aux bruits, aux murmures et aux chants solitaires.

Inconnu d’Alger, mes seuls mots vous montreront-ils là où va mon regard ?

Vous emmèneront-ils, des étages plus bas, vous guideront-ils sur les traces de mes pas ? Saurez-vous deviner ce que les années ont effacé et ce qu’elles ont laissé dans mon vieux quartier ?

Même avant l’aube, ma rue est déjà réveillée. Les prieurs du matin prennent la route des mosquées. Chapelets à la main, des « dua’a » aux lèvres, ils ont foi que le matin leur apportera la subsistance du jour, et peut-être, celle des jours qui vont suivre. Sur les vieilles façades, les fenêtres s’allument l’une après l’autre en même temps que se répand l’odeur de la cardamome. Sur les trottoirs, les commerçants se saluent et lèvent, en murmurant « bismillah », les stores de leurs magasins. « Abou Omar » pousse dehors son étalage, met un peu d’ordre sur ses étagères en attendant le camion de son fournisseur. Les ménagères ne tarderont pas à arriver, réclamant haut fruits et légumes frais. Son voisin, « Jamil el Abadaye », un septuagénaire dont le surnom d’homme brave et costaud est resté collé à son prénom, a déjà mis à fond le son de sa radio. La voix mielleuse de « Feyrouz » se mêle bien vite au chahut des écoliers. Ces derniers ne sont pas pressés de traverser la rue en direction du grand portail devant lequel les attend un directeur d’école, la tête chauve éternellement recouverte d’un bonnet de laine, les gros sourcils froncés et pas tout à fait réveillé. Petites filles et petits garçons se bousculent à l’entrée du magasin du vieux Jamil, véritable caverne d’Ali Baba où chacun satisfait à sa guise les caprices de sa gourmandise.

A huit heures précises, une sonnerie retentit. Le brouhaha monte, s’élève vers les plus hauts étages environnants. Puis les bousculades s’arrêtent et le calme se rétablit. Les magasins du coin finissent d’ouvrir leurs portes. Karim, le plombier, s’installe sur sa chaise au milieu d’un labyrinthe de tubes et de tuyaux et guette les passants. Abou Saïd est déjà penché sur sa machine à coudre à pédale. Souad continue d’épousseter les quatre coins de sa boutique de lingerie jusqu’au moment où sa voisine, Em Talal lance l’appel au café. Sa mercerie est unique. Les boutons de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs qu’elle range dans des bocaux sont vendus comme des bonbons dont la vue vous met l’eau à la bouche. D’autres, sont précieusement rangés dans des écrins, bijoux que la vendeuse est fière de montrer à celle qui les coudra sur un habit du dimanche ou au dos d’une robe de mariée…

Tout ce monde, vu de ma fenêtre, me réjouit, réveille en moi des souvenirs.

J’ai été un jour cette petite écolière au tablier rose, cette cliente gourmande qui d’une main tendait une pièce, de l’autre recevait un morceau de loukoum caché entre deux biscuits, une poignée de guimauves en forme de sabots, une sucette ronde ou une pyramide de jus. J’ai été cette fillette qui croquait à belles dents la chair d’une pomme en attendant que sa maman finisse de choisir une à une les pommes de terre, les courgettes et les tomates du repas de midi. J’ai salué des centaines de milliers de fois le vieux Abou Saïd qui me répondait d’un signe de la main.

Je connais une à une les dalles du trottoir en béton. Adolescente timide, je baissais la tête, par pudeur, par respect des bonnes mœurs et je les comptais. J’en observais les bords et je les interrogeais sur le chemin qu’avait pris, en sortant du lycée pour rentrer chez lui, mon professeur de français. Je n’étais pas la seule à être tombée amoureuse de ce jeune homme plein de charme. Il avait ce don de chanter les textes en les lisant, chant que rendait encore plus charmant son accent. Il nous parlait de voyages, faisant naître dans nos esprits des images resplendissantes de paysages lointains. En classe, nous buvions ses paroles, nous épousions ses rêves qui devenaient les nôtres. Plus que lui, nous rêvions de gagner son Alger natal.

Le jour où il nous a annoncé son départ imminent, mon cœur s’est serré. Incapable de faire taire plus longtemps mes sentiments, j’ai glissé dans son cartable, portant mes initiales et plié en quatre, un papier où j’ai recopié, d’une main tremblante, les paroles de sa chanson préférée :

« Nous nous reverrons un jour ou l’autre
Si vous y tenez autant que moi
Prenons rendez-vous
Un jour n’importe où
[…]
Le hasard souvent fait bien les choses
Surtout si on peut l’aider un peu
Une étoile passe, et je fais un vœu
Nous nous reverrons un jour ou l’autre
Si Dieu le veut. »

 

 

 

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rimamoubayed
Je suis libanaise. J'enseigne le français dans une école de la Mission Laïque française. J'ai fait des études de Lettres et prépare en ce moment mon Master. J'ai gagné plusieurs concours d'écriture: 1er Prix Premio Energheia. Liban. 2013-2015, 1er prix Plumes des Monts d'Or 2014-2015.
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